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Michaux : Epreuves, exorcismes

Michaux : Epreuves, exorcismes

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Il faut commencer par finir. Au cœur d’Epreuves et exorcismes se trouve la lettre et à la fin de cette lettre, cette sentence : « Nous sommes retournés aux sources glauques. » C’est pour cette phrase que j’ai voulu tout lire de ce recueil, avant et après. Le résumé est vertigineux car tellement simple et précis. Tout optimisme y est tué, dans l’œuf de cette phrase trop courte. Puisque la source est glauque, aucune nostalgie ne peut encore nous consoler. Puisque nous y sommes retournés, puisque la boucle est bouclée, il est certain que nous n’avons pas d’avenir. Il a donc fallu que je ratisse le recueil avant et après cette phrase, un peu affolé, comme un demeuré qui cherche une issue, en quête de quelques miettes d’espoir, de sourire, de vie véritable, d’être en profondeur. J’ai ratissé et j’ai perpétuellement goûté toute l’amertume de la condition humaine mise en exergue par une guerre comme une autre. Ecrire de 40 à 44 ressemble à écrire de 14 à 18. Toutes les guerres sont les mêmes.


Le presque-désespoir et le rêve éveillé

« Suffit ! » Henri Michaux veut écrire des poèmes comme des exorcismes et selon deux types. Il livre tout d’abord une réaction de force, des coups de béliers destinés à se libérer de l’emprise du mal pour en faire une sorte de boule aérienne et démoniaque, un truc fascinant à contempler enfin hors de soi. La condition : être en presque-désespoir. C’est dire si nous pouvons y laisser des plumes et poser le crayon. Mais « Se garder soi dans le sien ? Vous n’y pensez pas ! » Il faut expulser ! D’abord ce que l’on garde en soi et aussi ce que l’humanité garde en elle. Pour ce faire, aucune juste mesure ne peut être tolérée, la poésie ne peut être efficace pour les exorcismes que via l’outrance et le cri.

Michaux livre ensuite ce qu’il appelle des exorcismes par ruse. La condition : le rêve éveillé. Il y a donc de quoi se faire passer pour fou au risque de le devenir. Il y a de quoi paumer les âmes rationalistes et flatter des âmes surréalistes par erreur, cela revient tout simplement à faire le vide autour de soi. Les chants de La marche dans le tunnel s’enchaînent pour marcher toujours plus profondément, se perdre. Ces 23 chants qui datent de 1943 sont dits inachevés. L’impasse est donc sous terre, le tunnel ne débouche jamais sur rien d’autre que lui-même. Ces exorcismes par ruse sont comme un cheminement vers la folie, on y cultive les hallucinations. Se manifeste ainsi dans le texte le corps face à l’horreur. Le corps se protège et s’illusionne. L’être se réfugie dans la folie.


Ce terrible harcèlement du mal

Si il y a nécessité d’exorcismes, c’est que l’être subit des épreuves, celles de la guerre, une nouvelle fois, en ce siècle mauvais. « Il fallait recommencer à souffrir sans espoir. » Le mal se déchaîne, harcèle l’être, et aucune autre issue ne se présente au vivant que de faire usage du langage pour rester une personne face à celui qui n’a pas de nom, celui dont le nom est de gaspiller les noms. Le langage du mal est celui des nombres encore et toujours, celui des statistiques. On relativise tellement facilement avec un nombre de morts par exemple. « L’humanité, tout en faisant ses comptes, ses statistiques prometteuses, entre méthodiquement dans le charnier. »

Pour exorciser, le poète commence par dire ce qui est, ne rien amoindrir. Il expose froidement la réalité. Hors de question de faire semblant, de donner le change. Quand on meurt, on dit qu’on meurt, on ne dit pas autre chose. Quand il n’y a plus rien à préserver, on dévoile le mal. « En vain, on grattait à la porte de demain et le présent hurlait. » Accepter de qualifier le mal serait l’amorce pour s’en libérer. Quand le prisonnier crie qu’il est enfermé, il manifeste ne pas être dupe et dans sa conscience, il exprime être fait pour autre chose. Ainsi l’exorcisme commence par un simple constat froid : « Il ne pouvait divorcer d’avec le malheur. »


Dénoncer le scandale

Michaux se sert de la poésie pour transformer l’écume. L’actualité et la politique sont digérées dans l’aphorisme. Il parle ainsi de la France, devenue ce petit pays, et il en fait une fable des nations. L’ironie est une résistance. Le vrai scandale n’est pas le mal, mais ceux qui continuent à vivre comme si de rien n’était, mais cette terre qui continue de tourner, cet équilibre qui se prolonge dans le chaos. Plus loin, tout continuait. Le vrai scandale est cette humanité qui continue son cours au cœur de l’apocalypse. Apocalypse signifie révélation, ce n’est donc pas la guerre qui la convoque mais le poète. Quel paradoxe d’être le vivant au milieu des morts. Tout ce qui est encore là, tout ce qui se prolonge devient monstrueux, étrange. « La civilisation boutiquière s’obstinait. » L’homme reste docile. Jusqu’à quand ? Le poète est donc le contraire de l’homme, il crie dès maintenant, il crie depuis sa naissance son désaccord avec sa condition. Furtivement, une fois, au cœur du recueil, on croit apercevoir le souvenir d’une Espérance chérie dans le sanctuaire intérieur du poète

« Souvenirs !
Souvenirs de la race humaine. Souvenirs pour résister. »

Et plus loin, lui-même, presque étonné de respirer dans la conscience du mal, au cœur de sa lucidité, donne comme le premier fruit de ses exorcismes : « Qui aurait cru que je tenais ainsi à ce point à la vie ? »


Inventer une langue

J’ai vu. Si Michaux exorcise en décrivant ce qu’il a vu, en se faisant l’observateur triste de la vie des hommes, il se fait immédiatement consolateur par l’emploi renouvelé des mots. Voilà qu’il fait toute phrase nouvelle ! Les mots sont les mêmes, mais le sens s’en trouve marginalement chamboulé à cause du voisinage inventé. Il faut entendre invention ici au sens de découverte. Il invente des phrases comme d’autre découvrent des reliques.

Certains seraient tentés de sourire car l’original est souvent pris pour une distraction. En vérité, si on relit aussitôt après avoir souri, une grimace gargouillesque déforme notre visage autour du cri que nous percevons avec âpreté désormais. Il faut bien l’ouvrir pour mettre le mal hors de soi. Et maintenant pour associer l’humanité, il convient de conjuguer son cri, c’est ainsi qu’il peut se transmettre comme un témoin : je vole. Tu voles. / Je vogue. Tu vogues.

Avant d’être associés à d’autres, les mots commencent par se répéter chez Michaux. Attente attente Dénature ! Dénature ! … Tout était Tribu ! tribu ! Il manifeste ainsi sa propre sidération et enfonce le clou pour tous les incrédules. Il s’agit d’entrer en résonnance pour percuter la raison. Les mots ont été blasphémés, la mission du poète est donc de redonner un sens à chacun par tous les moyens. D’ailleurs sont-ce des poèmes ? Michaux l’annonce, mais nous voyons une forme de texte qui échappe à tous les formats existants. Ce sont plus des morceaux narratifs dont la caractéristique est de dégager une certaine performance, nous sommes confrontés à une parole efficace. En l’occurrence dans ce recueil, la performance s’appelle exorcisme.


Déjouer

Michaux montre par cette succession de textes, lettres, poèmes, qu’il n’est pas dupe. Jamais. Il perce à jour le mal malgré l’apparence d’équilibre du monde. Mais il va plus loin, il renverse le rapport du mal en se jouant de lui, quand l’exorcisme devient défi. Avec luxe, il file la métaphore pour piéger la guerre et son champ de bataille. On pense aux étranges fruits chantés par Billy Holiday lorsque Michaux nous décrit ceux qui sont venus à lui avec l’amère ironie, donateurs aux membres toujours ouverts, naïfs, la tête en fleur… Il déguise de bons mots son amertume, s’enivre avec les images et les chants pour survivre à la mort.

« Beau
Beau comme un large champ d’été
Beau comme un large champ de tir
Beau l’espoir »

On peut se permettre d’être suicidaire : plutôt crever qui vivre entouré de la mort. Être suicidaire reste le pied de nez du mortel à sa condition. Et ne comptez pas sur le poète pour vous préserver, il est bien obligé de vous salir pour vous ouvrir les yeux : Le soldat dans un trou de boue, comme une crotte, crie. Et une fois déniaisés, vous pourrez goûter aux aphorismes de maître Ho, caricature du philosophe extrême-oriental avec sa sagesse devenue bouffonne. Après Michaux, nous refuserons toute philosophie de vie, toute résilience, toute technique de développement personnel, mais au contraire, nous cultiverons notre cri, pour résister, pour exister, pour exorciser le mal. Oui, nous avons des comptes à régler avec celui qui a voulu la condition humaine et avec les hommes qui la renforcent et s’y complaisent. « Celui dont le destin est de mourir doit naître. Hélas, mille fois hélas. »


Revenir sur l’avenir

Revenons à La lettre qui nous fit lire le recueil. La lettre est comme l’antichambre de L’Avenir de La nuit remue, sa reprise légèrement plus explicite. Ici, méthodiquement, le poète évacue toute forme d’optimisme et même d’espoir. Méticuleusement, il désamorce tout possibilité d’espoir. Et cette fois, le texte nous est adressé, impossible de ne pas se sentir concerné. Et il est situé, la lettre nous parvient de chez nous. « Je vous écris du pays du manteau et de l’ombre. » Immédiatement après, le nous employé nous emprisonne, impossible de s’échapper de l’inventaire de l’enfer, impossible de s’isoler. « La maison solitaire n’existe pas sur l’île aux perroquets. » Nous sommes bien obligés de céder dans le hurlement intérieur qui surgit et d’admettre l’encerclement puisque le ciel, en plus, est sans intentions. C’est fini. Le poème est dit. Rien à ajouter, nous souhaiterions simplement nous retrancher. Mais c’est trop tard, « Nous sommes retournés aux sources glauques. »


Du renoncement à l’espèce humaine comme la plus parfaite condition d’un suicide collectif
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Henri Michaux, un oiseau-poète
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Pierre Gardeil, Lectoure, Henri Michaux et moi
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