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Raspail, consul général de notre rêve

Raspail, consul général de notre rêve

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Article publié une première fois dans Le Bien Commun

 

Pour célébrer les 100 ans de la naissance de Raspail, Philippe Hemsen nous offre la biographie tant attendue de l’écrivain visionnaire au panache légendaire. Ce ne fut sans doute pas tâche facile de mettre à la question et à la confession Raspail car ce dernier aimait à répéter : « Sortis de leurs livres, les écrivains n’ont rien à dire, rien à ajouter ! » C’est la raison pour laquelle Philippe Hemsen revient toujours, dans cette biographie, aux livres de l’auteur. Ces derniers sont comme des bornes placées tout au long de la vie de l’aventurier devenu écrivain, bornes où nous avons rendez-vous car l’objectif est bien de nous faire lire et relire Raspail : Sire, L’anneau du pêcheur, Le jeu du roi, La hache des steppes, Les yeux d’Irène, etc. et bien sûr Le Camp des saints et Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie !

De cette biographie tout à fait chronologique ressort le portrait de l’esprit français idéal incarné dans l’aventure et la littérature, c’est-à-dire de celui qui ne parvient pas à être dupe de la marche du monde, qui ne parvient pas à se défaire d’un enthousiasme curieux et qui veut agir en toutes choses avec panache.

 

Du scout à l’aventurier

Jeune, Raspail fut scout, il l’est resté toute sa vie, fidèle à sa promesse à travers le monde et jusqu’à sa mort. Lorsque Philippe Hemsen commence ses entretiens, il découvre un homme à la fois pudique et chaleureux, prévenant et généreux et… bien souvent gamin. À plus de 80 ans encore, l’adolescent se dissimulait derrière une attitude de grand seigneur avec tête haute, regard fier et corps droit. L’école, les cours ne passionnaient pas vraiment le jeune garçon. En effet, « partout où je pouvais m’investir ailleurs que dans mes études, j’étais content. », confie-t-il à Philippe Hemsen. L’exode est ainsi une parenthèse presque réjouissante et c’est de fugues en fugues qu’il affirme avoir bâti sa carrière d’explorateur. »

L’aventure commence véritablement avec la fameuse équipe Marquette : quatre routiers Scouts de France se lancent en 1948, à l’initiative de notre Jean Raspail de 23 ans, dans une expédition de 5 000 kilomètres à travers l'Amérique du Nord sur les traces du père Marquette, missionnaire jésuite et explorateur français du XVIIᵉ siècle, très populaire aux États-Unis. L’expédition relie à la force des bras les grands lacs à la Nouvelle-Orléans, et la Scout Team défraie les chroniques mondiales jusqu’à être reçue à l’Élysée par Vincent Auriol en 1950. L’aventure donne le premier ouvrage de Raspail : En canot sur les chemins d'eau du roi. Et Raspail avoue situer sa naissance sur l'île de Sagonnik, sur le lac Huron en 1949, ce lieu de l’absence, ce lieu initiatique, ce lieu de l’élan. Et c’est parti pour une vie d’aventurier. L’homme est amoureux des civilisations au point qu’il s’attache aux soubresauts de celles qui disparaissent et aux oripeaux des disparues. Les Alakalufs de la Terre de Feu le fascinent. Son obsession : les micro-sociétés, coupées du reste du monde, avec leurs règles, leurs lois, leurs histoires, leurs intrigues… Il aime cette humanité réduite au dur désir de durer, quelle beauté que les causes perdues.

Il se lance dans une longue carrière de conférencier pour Connaissance du Monde. Son ambition : « Apporter le monde à la France ». À compter de 1953, il fait partie du club des explorateurs aux côtés de Paul-Émile Victor, Maurice Herzog, etc. L’Amérique du Sud, l’Afrique, le Japon… Et encore et toujours l’Amérique du Sud. Cependant, ses conférences ne lui permettent pas de tout dire, l’art du reportage lui fait développer ses qualités de conteur, mais le laisse sur le seuil d’une expression véritable. Des mondes bouillonnent en lui, et seule la littérature peut percer le non-dit qui subsiste.

 

De l’aventurier à l’écrivain

On ne devrait jamais demander son avis à un académicien. André François-Poncet, ami du père de notre écrivain et consulté pour donner son avis sur la production du jeune aventurier, déclare : « Ce n’est pas la peine qu’il continue. Il ne sera jamais écrivain. » Il faut bien que l’histoire se nourrisse de ce genre d’ironie… Et s’il s’agit de prendre des chemins de traverse pour parvenir à devenir écrivain, cela ne peut pas faire peur à Raspail. Il est besogneux en littérature. Souvent insatisfait, il se remet au travail, prenant appui sur son talent de conteur et partant à la recherche de son style. Les chroniques dans Le Figaro ou Le Figaro Magazine représentent pour lui un laboratoire. Ses grands romans ont d’abord existé de façon embryonnaire sous forme de chroniques. Quant à son acte de naissance, on le sait, c’est bel et bien En canot sur les chemins d’eau du roi qui fut, selon Philippe Hemsen, un peu à la recherche du temps perdu de Raspail. » Son aveu intime de vouloir écrire des romans. Pour ce faire, la solitude est un trait que l’on retrouve chez Raspail, il se tient toujours un peu sur son île, dans le lieu de l’élan, dans la marge, c’est là la posture de l’homme confronté à la page blanche.

Venons-en au fameux Camp des saints, qui est à la fois tremplin et casserole. L’auteur est remarqué pour son côté visionnaire et rejoint les Huxley, Orwell ou Barjavel. On retient essentiellement son analyse de l’immigration de masse reprise dans la préface de la réédition, titrée Big Other. Et pourtant, ce qui une fois de plus est le marqueur du Camp des saints, c'est bel et bien la passion de Raspail pour les civilisations à leur crépuscule. Plus qu’une dénonciation légitime de l’immigration qu’il avait tout loisir de faire dans la presse, Le Camp des saints pointe du doigt ceux qui précipitent la fin de notre civilisation et la lâcheté générale. Tremplin et casserole, disions-nous ? Oui car à l’Académie française, Raspail restera persona non grata, récoltant à deux reprises une majorité de veto à sa candidature. L’homme de la fugue qu’un académicien voulut décourager à ses débuts trouvera d’autres palmes pour entrer dans la légende.

 

De l’écrivain au mythe

Ce qu’il combat en écrivain est ce qu’il a pu observer aux États-Unis : l’uniformisation qui ne fait rien regretter, ni rien espérer. Son âme aristocrate le fait fuir la foule et les divertissements et détester l’intellectualisme. Sa quête ? L’homme à l’état pur, l’homme métaphysique ! Philippe Hemsen note effectivement que Raspail cherche à réenchanter le monde par le mythe. Et c’est avec la Patagonie qu’il y parvient le mieux, une Patagonie quasi mystique. Avec Raspail, nous avons assisté à la naissance de l’extension du domaine de la fiction à la réalité. Se sentant légataire moral de ce Français nommé Tounens, cet aventurier utopiste de Dordogne qui s’autoproclama roi d’Araucanie et de Patagonie et se mit à la tête des tribus mapuches. Raspail, lui, s’autoproclame le consul général de Patagonie et attire à lui les hommes véritables, heureux de recevoir le plus beau rêve qui soit offert à tout un chacun, comme en témoigna Michel Déon. Devenir consul de Patagonie est un jeu, qui, comme tous les jeux scouts, plein de symboles, exige du sérieux y compris dans l’autodérision même. La Patagonie est notre champ du possible, notre île, notre marge, notre page blanche. Dans son rôle de consul général, Raspail se révèle plein de panache, à la fois gentleman et Don Quichotte, drôle et sensible, comme échappé de ses propres romans.

Terminons sur une note royaliste. Exister selon Raspail, c’est savoir d’où l’on vient, c’est se savoir maillon d’une longue, très longue chaîne… Il poursuivit une quête quasi mystique du sacré en politique qui ne fera que confirmer davantage son royalisme au fil des ans. Il n’y a pas d’autres moyens de sanctuariser l’être et la civilisation. Il fut seul à batailler en 1993 pour rendre hommage à Louis XVI place de la Concorde. À force d’insistance auprès de la mairie de Paris, de la préfecture, le 21 janvier 1993, il était entouré de 5 000 Français venus réparer la faute historique et rendre témoignage au roi martyr.

 

Jean Raspail, aventurier de l’ailleurs, biographie de Philippe Hemsen, ed. Albin Michel, 396 pages, 25€


Raspail au vitrail brisé
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Chaise avec vue sur catafalque drapé patagon
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Miséricorde : L’écrivain peut-il être exorciste ?
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