Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.


Perpétuité pour Molet et Aragon

Perpétuité pour Molet et Aragon

Par  

Molet a pris l’habitude depuis quelque temps d’écrire sur les livres qui l’ont marqué. Après Nietzsche, après Drieu, voilà Aragon. Avec toujours la même obsession qui l’habite et qui a fait de lui un écrivain : traquer la chair de verbe, la langue capable de traduire l’être non pas en justice mais en poème. Ici, comme précédemment, Molet ne se livre pas à un travail académique. Il écrit sa lecture, il écrit sur Aragon, il se mêle à Aragon pour écrire. L’appareil littéraire qui nous parvient, ce verbe en pâte, nous place au cœur d’un dialogue entre Molet et Aragon, entre Molet et ses amis, entre Molet et ses fantômes.

La défense de l’infini, voilà le choix de Molet. Drôle de livre d’Aragon, qui se voulait le roman des romans, c’est à dire un écrit à l’ambition démesurée, qui fut écrit en secret, partiellement détruit, et resté finalement inachevé, c’est-à-dire non totalement mort. Voilà le vaste bac à sable du poète des poètes, le lieu d’entraînement de son écriture, son lieu de l’élan.

 

Insolente jeunesse

Molet nous confie avoir lu La défense de l’infini à vingt ans. Et maintenant, trente-cinq ans plus tard, presque rien n’a changé. « Sans rien avoir oublié de ces cataclysmes, et sans rien avoir perdu de mon enthousiasme sidéré, je reconnais ces poissons, ces partouzes en forme de cathédrale, la moquerie du roman. » Nous le savons, la vieillesse est un leurre, l’âme jamais ne prend de rides ! L’erreur serait de renoncer un jour à insulter l’avenir. « Aragon déteste le lendemain, qui est du temps perdu, celui de la société et des implications moralisatrices qu’elle suscite. » Continuons donc avec Aragon et Molet à nous foutre des lendemains qui chantent ou non. Et tant pis si cela déprime tout le monde. Valéry Molet, lui, ne cherche pas à se bercer d’illusions, mais à s’enivrer en pleine lucidité. « Un monde où le futur est improbable. A-t-on une définition plus simple du désespoir ? »

 

La métaphysique ou l’opium d’Aragon

On y vient donc. Le désespoir n’est pas une mauvaise nouvelle. Bien au contraire, il aide à rester un homme, c’est-à-dire un être cherchant à ne pas se contenter de ce qu’il est. C’est donc l’endroit idéal pour écrire. Hors de question d’aller mieux. Pour Molet, Aragon a besoin de son opium métaphysique. Et le poète des poètes de préciser : « Je suis le suicide perpétuel qui ne se contente pas du geste traditionnel de la destruction dans l’ignorance où il est de l’efficacité de ce geste, mais qui attaque soi-même les effets de sa propre existence, et met son esprit hors l’état de servir à quelque fin que ce soit. » Une variante de loup des steppes donc, un inadapté gardant toujours les deux doigts dans la plaie plutôt que sur la couture.

 

Avant la politique

La défense de l’infini représente l’époque où Aragon ne s’est pas encore vautré en politique. Valéry Molet s’exclame souvent : « La politique, y-a-t-il une chose de plus vulgaire que ça ? » C’est vrai, il me confie souvent ne pas comprendre ce réflexe de produire du discours et du raisonnement, sachant qu’à la fin, une fois la prise de pouvoir achevée, la question à laquelle il faudra répondre sera : faut-il rénover les chiottes du collège ou augmenter le nombre de places au cimetière ? Il conclut : « Parler sérieusement de politique revient à inventer la poudre, pas d’escampette, mais de riz pour se voiler la face. »

Pour Valéry, Louis a toujours aimé l’incertain et l’inconnu et il a toujours eu en horreur les affairistes de l’apocalypse. Cela ne fait donc aucun doute pour lui, Aragon a commencé à écrire les cahiers alors qu’il était encore libre, non encarté. « Quelques années après, Aragon parlera couramment le russe et ne sera jamais plus ni pamphlétaire ni drôle. » Le danseur ferme le bal et devient un videur de boîte à la rectitude partisane.

 

Langue vivante

L’essentiel est ailleurs. Si Valéry Molet reste accro à la défense de l’infini, c’est pour le style d’Aragon. Pour Valéry Molet, Aragon est le styliste le plus talentueux de sa génération. Il le compare à Bloy dans sa fougue qui n’abêtit pas et sa grandeur dans l’outrage et l’invective. « Aragon nous régale sans vermine d’un texte très étrange où le surréalisme s’accouple à la volonté romanesque. » La révolution qui s’opère ici est que la poésie n’est plus un simple genre littéraire, une catégorie de l’écriture, c’est désormais toute la littérature.

En effet, Molet note qu’au quotidien, nous parlons tous une langue morte, comme si tout mot avait la maladie de Crohn. Pour lui, seule la poésie est une langue vivante. Et comme pour Aragon, toute poésie est surréaliste dans son mouvement (surtout quand elle n’est pas surréaliste), on perçoit assez rapidement le dépassement du roman comme il fut toujours envisagé. Pour Molet, « Aragon écrit comme il pense ou pense comme il écrit ; il désinscrit sa pensée dans l’écriture qu’il surinvestit. » C’est ainsi que l’écrivain est renouvelé, c’est-à-dire qu’il peut dire des choses antiques avec un style neuf, en poésie et avec humour, bien sûr.

 

En réaction contre les rédactions

C’est là que Valéry monte sur les épaules de Louis pour, d’un ton narquois, énoncer son manifeste littéraire : « Les causes du roman ont disparu avec les peintures rupestres, mais elles continuent de produire des effets chez le néandertalien moyen. (…) Quand je pense qu’on écrit de nouveau comme si Sterne, Diderot, Bloy, Aragon, Hrabal, Pound n’avaient pas existé. (…) Sans style, toute littérature devient rédactionnelle et Dieu sait, si la rédaction a tout envahi, c’est un péché de bouche, pas un pet de l’esprit. »

Quelle aberration de voir ces légions d’écrivants produire chaque année ces tonnes de livres qui racontent des histoires inventées, avec des personnages décrits de pied en cap, des cartes postales pour faire des décors, un bulletin météo pour l’ambiance… Pour Molet, « Un vrai roman n’a tout d’abord aucune histoire ; s’il est bien construit, il ne dispose d’aucune narration. » ce qui est bien avec ce genre de manifeste, c’est qu’il ne mettra personne d’accord. Mais Valéry ne cherche jamais à convaincre personne, ce serait une telle perte de temps ! Quant à Aragon, pour lui, toute époque est a-poétique. L’écrivain ne peut donc être contemporain.

 

Molet, ses fantômes et ses amis

Dans chaque essai sur les autres, Molet nous livre sa poésie en fragments. Ici, on retrouve des accents de ses insultes au monde entier lorsqu’il doit traverser Paris (Injures précédant un amour légendaire, Valéry Zabdyr, Unicité.) Sa générosité ne s’arrête pas là. Il invite dans son livre, comme il inviterait à l’apéro. Des fantômes, bien sûr…. Et aussi des vivants, il convoque les poètes Bouvier, Otte, Jacques Cauda, le philosophe Julien Farges. Comme il a du pain sur la planche, l’homme qui écrivit plus de 30 livres en dix ans, veut encore se donner du cœur à l’ouvrage : « Bientôt, il faudra fermer le livre et passer à d’autres écrivains, comme Léon Bloy ou Marcel Moreau en compagnie des amis Maximilien Friche et Julien Farges. Bientôt il faudra ensemble vider une bouteille de bas Armagnac. » Je veux oui !

Est-ce Molet ou Aragon qui parle dans cet essai ? On s’en fiche puisque c’est moi qui lis, c’est bien la seule chose qui compte en ce moment même. Je ne cherche pas à être plus érudit, à en connaître davantage. Je ne vois pas bien au cours de quelle conversation je pourrais caser telle ou telle fulgurance de l’ami Molet. Je les conserve pour les hurler sur scène un jour. Je sais que le public aime se faire insulter, sinon il ne remplirait pas autant son caddie.

 

Perpétuité pour défenseurs de l'infini, essai de Valéry Molet, Ed. Douro, 134 pages, 18€


Valéry Molet dénoue son nœud de pendu
Valéry Molet dénoue son nœud de pendu
Molet nous met en discussion avec Nietzsche
Molet nous met en discussion avec Nietzsche
Les pieds de nez de Valéry Molet
Les pieds de nez de Valéry Molet

Commentaires


Pseudo :
Mail :
Commentaire :