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Julien Teppe : Aucun éden ici-bas

Julien Teppe : Aucun éden ici-bas

Par  

(Frida KAHLO, La colonne brisée, 1944).

Julien Teppe (1910-1975) est un écrivain peu connu du XXᵉ siècle. Pessimiste à l'excès, ses essais brocardent, pêle-mêle, le chauvinisme, le grégarisme et l'espérance indécrottable de la race humaine. Dans Le Manuel du désespoir (1959), l'auteur dresse un portrait désolant de notre condition, pétrie de douleurs, tout en s'en prenant à ceux qui escamotent cette vérité indigeste pour le commun des mortels. Imbéciles heureux, s'abstenir !

D'emblée, l'auteur fait du primate à station verticale un être définitivement sourd aux instigations les plus nihilistes. Un individu peut, selon lui, s'affranchir de la vie s'il est motivé par un affect particulier, et non à la faveur d'une spéculation rigoureuse. Constamment abreuvée d'illusions, notre espèce se repaît goulûment de rêves, de sentiments et de religions, même si cela se fait au détriment de la « vérité effective des choses » dont parlait Machiavel. Si nous visons le bonheur, nous sommes en mesure de vivre notre vie au travers du prisme de nos récits à dormir debout ; a contrario, la recherche probe de la vérité nous fait constater l'étendue des turpitudes qui sévissent au sein de ce canton détourné de la nature que nous foulons quotidiennement.

L'entreprise cosmétique consistant à farder le réel ne peut nous empêcher de percevoir la cruauté, la bassesse, les désastres et les iniquités qui prospèrent sur notre astre errant, et cela est sans remède. En effet, Julien Teppe assimile, en théoricien du « dolorisme », douleur et réalité : toute vie est souffrance. Si Mauriac s'étonnait de ne pas voir davantage d'hommes brisés par l'angoisse, le pessimiste ignore pourquoi tant d'êtres la connaissent puis, en général, la surmontent. Dans un argument qui semble anticiper le « principe d'asymétrie » du philosophe David Benatar, Teppe explique que, d'un point de vue strictement arithmétique, la somme des maux dans une vie humaine excède largement celle des biens qui peuvent advenir, et cela inclut les existences les plus heureuses.

À ce propos, il persifle les arguments en faveur de la théodicée, selon lesquels un mal ne serait qu'une absence de bien, ou un mal en vue d'un bien. L'espoir a beau remporter les suffrages de la majorité — sans quoi les humains ne se reproduiraient pas —, il est beaucoup plus abstrait que le Mal, « ce ver corrupteur enclos en tout for intérieur » (p. 22), qui domine l'actualité. Ainsi, l'écrivain s'emporte et peste contre l'antienne selon laquelle il existerait plus de motifs de jubiler que de désespérer de notre galère : l'état de bonheur, comme son étymologie l'indique, est un phénomène fortuit, une « bonne chance » qui a tout d'une fiction éphémère. À l'inverse, les myriades de documents qui relatent le malheur des humains abondent.

De plus, la douleur est quelque chose d'éminemment concret : au sein de la vie médiocre et banale, nous ne sentons pas notre corps. Dès que l'algie se fait jour, elle révèle à quel point notre chair pèse de tout son poids. Il faut également souligner la disproportion entre douleur et bonheur : le péquin atrabilaire qui contemple un lac limpide peut être soulagé par ce qu'il voit ; si cette étendue d'eau se déchaîne, les maux seront bien plus nombreux.

Aux catastrophes produites par la malignité de l'être humain s'ajoutent les brutalités de la nature. Parfois louée sous les traits d'une mère prodigue et auxiliatrice, elle peut aussi se révéler une mégère cruelle et généreuse en bourrèlements divers et variés. Ainsi, les rats font bombance de vivres qui pourraient nourrir des milliers de personnes, les chenilles absorbent jusqu'à 20 % des récoltes, et les biches, parfois dépeintes en gentils Bambis inoffensifs, peuvent fondre sur un lapin, le frapper à la tête puis l'étouffer afin de le tuer.

Par ailleurs, Julien Teppe ne succombe nullement aux blandices de la soi-disant « consolation » : en quoi une symphonie de Beethoven peut-elle réparer un seul cœur noyé sous le chagrin ? Elle ne le peut. Si les sculptures du Bernin ou la magie picturale de Rembrandt peuvent nous ravir, elles pèsent peu au regard de l'affliction qui accable le cul-de-jatte et l'indigent frappé par la lèpre. L'absolu artistique auquel moult imposteurs prétendent en se poussant du col est un mirage de plénitude qui ne rehaussera jamais ce décor « muet, aveugle et sourd au cri des créatures » qu'est la Terre.

Bref, l'auteur est catégorique : la nature est hostile (insectes, fauves, catastrophes, inondations et tutti quanti), l'être humain est, dans sa majorité, grégaire et un loup pour son prochain (guerres, révolutions sanglantes, tyrannies). Celui qui veut être un tantinet lucide ne peut qu'être désespéré. La sentence est catégorique : « imbécile heureux » est un pléonasme.

Au milieu de ces imprécations à l'encontre de la souffrance universelle, Teppe reconnaît certains mérites à la sexualité : au sein d'un torrent de violences insoutenables dont la vie est lourde, la volupté est cette petite mort qui abolit la douleur et met tout le monde sur un pied d'égalité, du badaud qui enlace sa gourgandine à l'empereur faisant la bête à deux dos avec l'impératrice. Pourtant, de nombreuses coteries, notamment religieuses, se font un plaisir de salir cette jouissance en la marquant du sceau de la culpabilité, voire de l'infamie. D'aucuns proclament le bien-fondé de la fécondité (« Croissez et multipliez ») tout en préconisant la virginité : l'être humain est bien souvent l'artisan de son propre malheur, un maso, un « heautontimoroumenos », ce dont témoignent les nombreux tabous qui pèsent sur la seule activité intense, saine et légitime qu'est le sexe. L'écrivain n'est pas dupe d'une telle tartufferie et loue cette exultation des corps qui contraste avec la douleur universelle. Étudions à présent cette propension humaine, trop humaine, à croire en n'importe quelle sottise afin de se consoler.

 

Croire pour croire

Dans un de ses écrits, Henri Bergson affirme que « l'humanité aime le drame », y compris si c'est au détriment du vrai. Au fil de paragraphes caustiques, Julien Teppe énumère les nombreux divertissements que l'être humain bâtit afin de ne pas périr sous le poids de son insignifiance et de sa misère. Tantôt sous la bannière de Dieu, tantôt sous la houlette de la patrie, tantôt sous la férule du communisme, les individus ne peuvent s'empêcher de croire en quelque chose qui décuplera leur zèle. Sous couvert d'héroïsme et de noblesse d'âme, les soldats et les militants, toutes sectes confondues, brandissent leurs codes moraux, qu'ils s'empressent de piétiner une fois arrivés sur le champ de bataille. Condamnés par les lois en temps de paix, le dol, le rapt, le viol, la félonie, la cruauté ou encore le meurtre deviennent la norme en temps de guerre. Si un citoyen peut être désorienté sur le plan existentiel, la guerre l'enrôle et lui offre un cadre affectif exaltant/ elle donne un sens à son périple terrestre.

En effet, pour se consoler, « il faut croire, alors peu importe l'objet de la croyance si elle est lénitive, soporifique » (p. 72). Puisque nous sommes des animaux drogués à l'espoir, comme le révèle l'adage « rien n'est perdu », la teneur de la croyance est indifférente, du moment que le bipède peut se raccrocher à un miroir aux alouettes. Cette croyance a beau être sotte et sourde aux règles de la logique, rien n'entame notre rage de croire : certains archéologues vont jusqu'à recenser 8 000 religions édifiées par l'humanité au cours de son histoire.

À la bêtise s'ajoute l'intolérance foncière des croyants enivrés par leurs dogmes. Ces derniers s'en tiennent à des articles de foi inamovibles qui consacrent la partition entre purs et impurs, entre orthodoxes et hérétiques. Le pire est que cette tendance délétère va jusqu'à infecter les mouvements de pensée dits laïques. Le moraliste Chamfort mettait dans la bouche des révolutionnaires français l'injonction : « Sois mon frère ou je te tue », tandis que Robespierre empilait les cadavres sous le prétexte fallacieux de désentraver la société du despotisme religieux.

Ainsi, ces différentes discriminations entre nous et les autres ne peuvent conduire qu'aux pires forfaits, que l'auteur égrène sur de nombreuses pages. Ceux-ci révèlent les fonds pestilentiels du cœur humain, dont Pascal affirme qu'il est « vide et plein d'ordures » (Pensées). Julien Teppe n'est pas naïf : dans le sillage de Cioran, l'essayiste sait pertinemment que les opprimés sont « pétris de la même boue que leurs oppresseurs » (De l'inconvénient d'être né) et qu'il n'y en a pas un pour rattraper l'autre. Bref, le bourreau conserve sa nature sous le vernis de sa bonté feinte, qu'il soit le fer de lance de la lutte des classes, de la guerre des races, des Évangiles ou de la razzia.

Nous pouvons légitimement nous demander : ce déchaînement d'espoir et de dogmatisme de mauvaise foi n'est-il pas le symptôme d'un profond dégoût de la vérité ?

 

Souviens-toi de te méfier

Attachés au piquet de l'instant et rivés à leur sensibilité immédiate, les animaux ne s'embarrassent pas de ratiocinations métaphysiques. À l'inverse, le roseau pensant sagace s'élève au-dessus du pourceau satisfait et tourne souvent au Socrate insatisfait : le biologiste Jean Rostand allait jusqu'à affirmer qu'il ne saurait y avoir de « bonheur intelligent ».

Ainsi, la vérité, à comprendre comme « l'accord de la connaissance avec son objet » (Kant), répugne à beaucoup de mortels, qui ne manquent jamais de la crucifier au nom de tous les sophismes possibles et imaginables. Bien sûr, chacun s'imagine aimer la vérité, et la plupart d'entre nous pensent la détenir sans le moindre examen préalable. Il ne s'agit pas de la poursuivre pour elle-même, dans sa nudité, mais bien de s'identifier à une idole qui n'en est qu'une contrefaçon des plus grossières.

D'ailleurs, les charlatans vendent à l'encan ces petits dieux factices auxquels les masses tressent des couronnes : le Peuple, la Patrie, la Religion, le Fascisme, le Communisme ; peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse. Cependant, Teppe nous rappelle que la probité intellectuelle consiste non pas à se faire le héraut de ce que l'on a décrété être le vrai, mais à demeurer humble jusqu'à ce qu'on le découvre réellement. A contrario, le dévot qui se rengorge de son infaillibilité promeut avec hargne un fanatisme dont le seul débouché est de remplir les charniers. Le pessimiste récuse une telle approche : adorateur de la vérité elle-même, il vilipende les carcans idéologiques affectionnés par les conformistes de tout bord et se pique d'être un esprit véridique dont la boussole intellectuelle demeure « l'hospitalité infinie de la pensée » (p. 117).

Dévoré par l'affect, l'homme moyen reste l'esclave docile de la paresse intellectuelle. Abdiquer et se détendre, se laisser guider par un tyran plutôt que par sa propre raison, est une habitude funeste pour nombre d'individus, qui préfèrent mille fois, comme l'avait prédit Emmanuel Kant, l'état de subordination à l'autonomie (Qu'est-ce que les Lumières ?). Pourquoi ce goût immodéré pour la servitude ? En raison des vicissitudes de la vie quotidienne, répond l’essayiste.

En effet, les vérités à la petite semaine, liées aux contingences de la routine, servent les gens affairés, tenaillés par les impératifs de l'utilité sociale : la Vérité, avec une majuscule, est un luxe d'oisifs, trop lointain pour être accessible au commun des mortels. Il faut aussi prendre en compte la coalition très forte des intérêts et des sentiments : les premiers rendent service et sont puissants dans une société régie par l'égoïsme généralisé, tandis que les seconds font appel à de bons sentiments, voire à de bonnes intentions dont l'enfer est pavé. Bref, les exigences les plus matérielles se drapent dans les mobiles les plus nobles.

Or, l'auteur n'est pas dupe d'une telle cagoterie : il s'emploie à démystifier les mythes auxquels nombre de badauds égarés dévouent leur vie et nous administre une salutaire leçon de scepticisme qui est, d'après Cioran, « un exercice de défascination » (Cahiers). En somme, souvenons-nous de nous méfier.

Pertinent et caustique, écrit dans un style adamantin, Le Manuel du désespoir attaque avec force et habileté l'optimisme dont on nous rebat les oreilles du soir au matin, mais aussi l'aversion commune des êtres humains pour la vérité telle qu'elle est. Envoûtés par des divertissements de pacotille et par leurs propres idoles, nombre d'entre eux prisent la servitude et s'en prennent aux esprits libres. À l'heure où le panurgisme s'allie à la niaiserie la plus totale, (re)lire cet ouvrage est capital.


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