Le Je et le Nous
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Le Je et le Nous
Dans son ouvrage Le Je et le Nous, le docteur en histoire et en sciences sociales François Huguenin promène son lecteur à travers 2500 ans d’histoire de la pensée politique. Un itinéraire initiatique que nous goûtons avec gourmandise.
Si l’histoire des idées politiques a constaté une rupture entre pensée classique et pensée moderne, l’auteur se défie de la lecture idéologique simpliste qui consisterait pour un conservateur à magnifier la première au détriment de la seconde, ou pour un progressiste de considérer la seconde comme un progrès définitif par rapport à la première.
Soucieux de synthèse, Huguenin va montrer comment le catholicisme et ses fondements moraux de recherche du bien et de la vérité constituent une sorte de chance ultime pour sauver une démocratie libérale devenue folle à cause de ses avatars progressistes que sont le gender, l’antispécisme ou bien encore le wokisme qui la détruisent de l’intérieur. Réinjecter au cœur de la démocratie libérale fondée sur la primauté de l’individu et de sa puissante liberté les principes du bien commun, ainsi que le Nous, est devenu vital. Autrement dit, il s’agit de considérer que l’individu, le Je, ne peut être un alpha et un omega, qu’il s’inscrit dans un tout, la société, elle-même mue par l’idéal transcendant d’un principe surplombant : la recherche du bien et de la vérité.
Nous pourrions dire avec l’auteur que la pensée classique vient ici au secours d’une pensée moderne qui s’est largement égarée et s’est montrée trop radicale dans son progressisme qui vise la déconstruction systématique des références du passé, de la culture et de la civilisation occidentale. D’aucuns, pétrifiés, s’interrogent pour savoir si la matrice de l’intersectionnalité qui agrège déjà des « minorités » osera après le genre, la race et la classe, adjoindre la cause animale et son véhicule idéologique l’antispécisme à sa lutte. Ce serait l’acmé d’une folie qui pulvériserait toute limite morale en mélangeant les hommes pourvus de conscience avec des êtres qui en sont dépourvus les animaux.
Pour Huguenin, « ce progressisme est en dernière instance l’aboutissement de la dérive individualiste de la modernité annoncée par Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. » Au XIXème siècle, Tocqueville voyait, en démocratie, des âmes à la fois ardentes et molles, violentes et énervées. Voici un célèbre passage de son œuvre qui atteste d’une étonnante clairvoyance : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde ; je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne veut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »
Pour décrire notre monde fatigué, l’essayiste Guy Debord écrivait en 1967 un ouvrage prophétique, La Société du spectacle, dans lequel le spectacle recouvre toute réalité, est d’essence tautologique car ses moyens sont son but et peut, de façon poétique, être défini ainsi : « Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité moderne. Il recouvre la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire. »
Nous disions plus haut que le catholicisme et son principe de vérité et de morale constitue sans doute la planche de salut d’une démocratie libérale épuisée par ses outrances progressistes et ses velléités prométhéennes. Afin d’établir un ordre sage et vivable pour la vie ensemble, le Cardinal Joseph Ratzinger, futur Pape Benoît XVI, affirmait que « la finalité de l’Etat ne peut pas non plus consister en une liberté vide de tout contenu. Il a au moins besoin d’une dose minimale de vérité, de connaissance du bien, qui ne soit pas manipulable. »
Une dose minimale de vérité. L’ambition se veut modeste, même si Ratzinger va jusqu’à proposer que « la foi chrétienne qui s’est affirmée comme portant la civilisation religieuse la plus universelle et la plus rationnelle offre aujourd’hui encore à la raison les éléments d’une connaissance morale susceptible de conduire vers une certaine évidence, ou en tout cas de fonder une loi morale rationnelle sans laquelle une société ne peut subsister. »
La clé pour s’extraire du marasme ? Une « loi morale rationnelle » qui se voudrait synthèse entre foi et raison, synthèse que sait établir ce bon vieux christianisme toujours là.



