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Le mécontemporain a le cœur lourd

Le mécontemporain a le cœur lourd

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Alain Finkielkraut a désormais Le cœur lourd. Après avoir eu jadis L’identité malheureuse. Fidèle à lui-même, le mécontemporain assume d’être de la lignée réactionnaire et conservatrice qui compte en son sein les Bernanos, Boutang, Kundera, Soljenitsyne, Muray, Scruton, Delsol, Gauchet, Renaud Camus et autre Houellebecq. A l’instar de son maître Charles Péguy, il assimile le fait « d’être à l’heure » à « la seule exactitude » possible. Comprendre : scruter l’époque pour en extirper les heurs et surtout les malheurs afin de tirer souvent, très souvent la sonnette d’alarme. Pêle-mêle, ses combats en forme d’alertes : l’antisémitisme d’extrême-gauche, le wokisme son intersectionnalité et son bras armé la cancel culture, les éoliennes enlaidissant les paysages, les racines chrétiennes de la France en voie d’effacement, la déréliction de l’école républicaine naguère creuset d’excellence, le grand remplacement et l’immigration folle, l’instauration sur le territoire national d’une contre-culture arabo-musulmane affranchie de l’identité du pays d’accueil, la fin de l’assimilation au profit de l’inclusion et du multiculturalisme, les dangers que l’IA fait peser sur l’avenir de l’homme…

Son récent opuscule, Le cœur lourd, met en scène notre philosophe médiatique avec le journaliste Vincent Trémolet de Villers autour d’une conversation aux accents autobiographiques.

Florilège : citant Nietzsche qui affirmait que nous ne vivons pas pour le futur mais pour qu’il nous reste un passé, il assène : « A mesure qu’un nouveau peuple prend possession des lieux, le peuple français renonce au plus fondamental de tous ses droits, le droit à la continuité historique. » Puis, nous invite à fermer les yeux et à nous interroger pour imaginer la France dans cinquante ans : « Quelles seront les références communes ? Y aura-t-il une mémoire partagée ? Dans quel état se trouvera l’idiome parlé par ses habitants ? La créolisation annoncée par la gauche radicale aura-t-elle eu raison du génie national ? Quel enseignement dispenseront ceux qu’on n’appelle déjà plus les maîtres ? Qui fera la loi dans les territoires perdus de la République ? Combien de territoires la République aura-t-elle conservés ? Qu’en sera-t-il des Juifs ? »

Suite du florilège : citadin et enfant de Paris, Finkielkraut est questionné sur ces paysages proches ou lointains qui réveillent en lui des attachements profonds. Il répond la montagne Sainte-Victoire, la basilique de Vézelay, les paysages de Dordogne, la place de la Concorde illuminée la nuit, les villes italiennes et aussi l’Ecosse. Pour décrire ce que ce pays éveille en lui, il s’en remet aux mots de l’écrivain tant admiré Renaud Camus dont la langue, telle celle de Suarès, est sublime : « La scotomanie est une drogue beaucoup plus forte que l’anglomanie parce que c’est une passion qui n’a pas de frontière, parce qu’elle n’a pas d’objet, parce qu’elle porte sur du vide, parce que sa matière est le rien et l’au-delà du rien, le blanc de la carte, l’absence, le pas-là, l’ailleurs-si-j’y-suis. De la plage du loch Laidon, curieusement aimable et sableuse, on contemple au sud cette énorme bouchée du néant, Rannoch Moor, la lande de Rannoch, qui s’achève en une ligne de montagnes désertes, bien sûr. Mais justement elle ne s’achève pas. On sait bien qu’au-delà il y a plus de solitude encore (c’est à peine concevable), plus d’absence, plus de rien modelé par la bruyère, velouté par la lumière, malaxé par les ciels, moiré par les eaux innombrables, incessamment pétri par le temps qu’il fait et qu’il n’a même pas le temps de faire : grands pans de soleil en oblique sur des brumes errantes, blocs de charbon suspendus, sables roses comme des chairs de femme – on a rêvé, ce n’est plus là. Pourtant ce n’est pas fini, ce n’est jamais fini, c’est nous qui sommes finis, ravagés de finitude. »

Suite encore du florilège et de la mosaïque d’idées et de fulgurances : l’admiration de notre académicien pour l’éléphant, « avec ses immenses oreilles, sa trompe merveilleuse, son épiderme toujours déjà ridé, ses défenses étincelantes, l’éléphant est un animal proprement inimaginable. Aucun peintre surréaliste, même sous acide, n’aurait pu le concevoir. Dieu s’est surpassé et je l’en remercie. Je ne me lasse pas de regarder ces gros pachydermes se rouler dans la boue et s’asperger mutuellement d’eau de mer. Je sais aussi qu’ils honorent leurs défunts, et ne dit-on pas mémoire d’éléphant ? » Comme toujours, la littérature vient à l’appui du propos, ici c’est Romain Gary dans Les racines du ciel : « Quand vous n’en pouvez plus, faites comme moi : pensez à des troupeaux d’éléphants en liberté en train de courir à travers l’Afrique, des centaines et des centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien ne résiste, qui foncent à travers les espaces ouverts et qui cassent tout sur leur passage, qui renversent tout et tant qu’ils sont vivants, rien ne peut les arrêter – la liberté quoi ! Donc, quand vous commencez à souffrir de claustrophobie, des barbelés, du béton armé, du matérialisme intégral, imaginez ça, des troupeaux d’éléphants, en pleine liberté, suivez-les du regard, accrochez-vous à eux, dans leur course, vous verrez, ça ira tout de suite mieux… »

 


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