Tout l'or du monde
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Tout l'or du monde
Depuis plusieurs années, Anne de Guigné journaliste au Figaro gratifie ses lecteurs d’articles bien menés dans les pages saumon du grand quotidien national.
Dans un opuscule intitulé Tout l’or du monde, elle se mue en essayiste en donnant la parole aux écrivains de l’Antiquité à nos jours pour qu’ils racontent l’économie.
« Les angoisses des écrivains contemporains font écho aux doutes des romantiques du XIXème siècle : l’homme survivra-t-il à la marchandisation des relations les plus intimes, à la crise écologique, à la mise au pas de la démocratie par la technologie ? En ce début du XXIème siècle, les écrits ne brillent pas par leur optimisme. Rousseau a fait des émules : partout le capitalisme est pointé du doigt. L’innovation fait peur. La production effrénée a épuisé les ressources de la Terre, les réseaux sociaux ont aboli la vie privée. Quant à la vie intérieure, comme l’avait prédit Bernanos, son souvenir même a disparu. »
Froid et lucide constat que nous partageons. D’ailleurs, « la colère monte, diffuse, la politique, dépassée, ne sait plus la réguler, les tensions se multiplient sur fond de revendications identitaires. »
En notre époque technophile qui fait du numérique la dernière expérience de la transcendance, la boussole s’affole. Ni le progrès, ni le doux commerce cher à Montesquieu n’ont su défaire les hommes de leurs passions tristes. Le capitalisme n’a pas su civiliser les pulsions destructrices comme le XXème siècle l’a montré à travers le déferlement de violence qui fut le sien, démentant brutalement les rêves des saint-simoniens qui pensaient que l’industrie apporterait aux hommes la fraternité.
Et que dire du travail qui enflamme littéralement les esprits. Dans la Bible, la Genèse montrait déjà la dualité du travail humain, à la fois source d’épanouissement, de création et d’amélioration du monde mais aussi, d’aliénation voire de malédiction. Cette dualité est un invariant pour comprendre aujourd’hui encore le rapport complexe que nous entretenons avec lui.
Les grandes dates de l’histoire de l’humanité où l’économie a connu soubresauts et tournants majeurs sont légion. L’ouvrage d’Anne de Guigné en offre un florilège.
Citons par exemple 1492 et la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb qui bouleverse les équilibres, quatre millions de tonnes d’or et d’argent s’abattent à bord des galions espagnols sur le vieux monde en moins d’un siècle entraînant la première crise inflationniste de l’histoire.
Evoquons Jean de la Fontaine : « Le chêne un jour dit au roseau : (…) Tout vous est aquilon ; tout me semble zéphyr. » La Fontaine, grâce à sa mission de maître des Eaux et Forêts, possède un excellent observatoire pour comprendre les évolutions économiques de son temps : « Sa mission le tint proche du dur monde agricole de sa Champagne natale alors que ses fréquentations parisiennes lui permettaient de comprendre les ressorts des premiers pas de la finance moderne. La tension entre ces deux univers irrigue les fables. Il annonce ainsi, dans Le savetier et le financier, l’extension sans fin du domaine du marché. Un riche financier, réveillé quotidiennement par les joyeux chants de son voisin, s’exaspère :
« Et le financier se plaignait
Que les soins de la Providence
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir
Comme le manger et le boire. » »
Au XIXème siècle, Zola créé dans Au bonheur des dames le personnage d’Octave Mouret qui croyant si fort à la mort de Dieu conçoit son magasin comme une alternative aux anciennes transcendances : « Sa création apportait une religion nouvelle, les églises que désertaient peu à peu la foi chancelante étaient remplacées par son bazar, dans les âmes inoccupées désormais. La femme venait passer chez lui les heures vides, les heures frissonnantes et inquiètes, qu’elle vivait jadis au fond des chapelles. »
Dickens en Angleterre ou encore Dostoïevski en Russie critiquent le capitalisme naissant et la philosophie utilitariste. Pour le génie russe, l’homme ne poursuit pas ses intérêts mais ses fantasmes, il n’est donc pas un produit comme les autres. Le combat pour l’intériorité mené par l’auteur de Crime et châtiment a été depuis repris par d’autres…
Mais comment vivre dans un monde matérialiste où le surnaturel a été ostracisé, banni, invisibilisé, cancellisé disons-nous aujourd’hui ? Voilà ce qu’un Kafka pessimiste et lucide répond : « Bien à l’abri au sein du troupeau, on marche dans les rues des villes, pour aller ensemble au travail, aux mangeoires, aux plaisirs. C’est une vie précisément délimitée, comme au bureau. Il n’y a plus de miracles, il n’y a plus que des modes d’emploi, des formulaires et des règlements. On a peur de la liberté et de la responsabilité. » Kafka écrit ces lignes au début du XXème siècle. En 2026, rien de nouveau sous le soleil…
L’indice que rien ne tourne plus rond ? L’absence de miracles dans nos vies. L’absence d’émerveillement aurait dit Chesterton.
Pour réconcilier l’homme, l’économie et l’histoire, tout reste finalement à inventer.



