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Le naufrage silencieux de la lecture en France

Le naufrage silencieux de la lecture en France

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Jamais la République n'aura tant discouru sur son école ; jamais ses enfants n'y auront si mal lu. Anatomie d'une abdication que trente ans de réformes n'ont su qu'accompagner.

Il est des effondrements qui s'accompagnent de fracas, et d'autres qui s'accomplissent dans le chuchotement des salles de classe. Le nôtre relève de la seconde espèce. Nulle émeute, nul édifice écroulé : simplement, d'une cohorte à l'autre, des enfants qui déchiffrent là où leurs aînés lisaient, et qui ânonnent là où l'on comprenait. Le désastre a eu cette délicatesse toute française de se laisser mesurer, tabuler, commenter dans des rapports que personne ne lit : ironie qui ne manque point de sel lorsque l'objet du litige est précisément la lecture.

Que l'on veuille bien considérer les chiffres, puisqu'il n'est plus décent de s'en remettre aux impressions. En 2001, nos écoliers de cours moyen obtenaient 525 points à l'enquête internationale PIRLS ; ils en obtiennent 514, vingt ans plus tard, quand la moyenne de l'Union européenne culmine à 527. Nos quinquagénaires ministres se sont félicités de cette « stabilisation » avec la componction de capitaines vantant la bonne tenue de leur navire à mesure qu'il s'enfonce. Car le lycée, lui, achève la démonstration : à l'enquête PISA, la compréhension de l'écrit s'est effondrée de 493 points en 2018 à 474 en 2022, dix-neuf points évanouis, soit presque le double du recul moyen des pays de l'OCDE. Dans le même mouvement, la proportion d'élèves en difficulté passait de 20,9 % à 26,9 %. Un sur quatre. Et l'on ne compte pas ceux dont la peine commence plus tôt : près de la moitié des enfants entrant au cours élémentaire n'atteignaient pas, en 2021, le seuil de cinquante mots lus par minute, objectif pourtant fixé à la fin de l'année précédente.

 

LE CARROUSEL DES RÉFORMATEURS

Il faudrait maintenant, pour être juste, nommer les responsables. L'exercice est périlleux, non qu'ils soient introuvables, mais qu'ils soient trop nombreux. Depuis un demi-siècle, chaque locataire de la rue de Grenelle a apporté son bagage doctrinal, son vocabulaire propre et son grand œuvre : l'élève placé au centre du système, puis le socle commun, puis les compétences, puis la refondation, puis le dédoublement, puis le choc des savoirs. Chacune de ces vagues s'est retirée en laissant derrière elle le même limon : des circulaires surabondantes, un jargon d'une opacité admirable, et des maîtres sommés de réapprendre tous les cinq ans un métier qu'ils exerçaient fort bien.

On a réformé la grammaire scolaire comme d'autres réaménagent un salon : par lassitude du précédent décorateur.

Le plus cruel est que l'argent ne fut pas épargné. Le dédoublement des classes de cours préparatoire, mesure coûteuse s'il en fut, devait résorber les inégalités : entre 2016 et 2021, l'écart de score entre écoles favorisées et défavorisées s'est au contraire creusé, passant de trente-six à cinquante-sept points. Voilà une politique qui aura réussi l'exploit de dépenser beaucoup pour aggraver ce qu'elle prétendait guérir. Nul n'en démissionna ; nul n'en rougit. On annonça une réforme supplémentaire, ce qui, dans notre langue administrative, tient lieu de contrition.

 

LA MACHINE À DISTRAIRE

Mais l'école, si négligente soit-elle, ne saurait porter seule l'opprobre. Il s'est produit, dans le même intervalle, un fait de civilisation dont on mesure encore mal l'ampleur : nous avons livré l'enfance à des dispositifs conçus, financés et raffinés pour capter son attention et ne la rendre jamais. Les enfants de quatre à quatorze ans consacraient en 2024 quatre heures et quatorze minutes quotidiennes aux seuls contenus vidéo, chiffre en hausse pour la deuxième année consécutive, quand la Grande-Bretagne reculait de seize minutes et l'Allemagne de vingt-trois. La France, décidément, ne se distingue plus que par son obstination.

Que l'on ne s'y trompe pas sur la nature du grief. Il ne s'agit nullement de vitupérer l'outil, ce qui serait d'un moralisme court. Il s'agit d'observer que la lecture exige précisément ce que l'économie de l'attention a entrepris de détruire : la lenteur, la solitude, la tolérance à l'ennui, cette capacité à demeurer trois pages durant dans un texte qui ne vous récompense pas immédiatement. On n'apprend pas à lire dans un monde qui rétribue chaque seconde d'attention par une stimulation nouvelle. Le rapport remis à l'Élysée en avril 2024, au titre proustien et vaguement funèbre — Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu, en convenait sans détour. Vingt-neuf préconisations. Une émotion médiatique de trois jours. Puis le silence, qui est notre manière nationale de classer les problèmes.

Et l'on frémit en songeant que l'institution scolaire, loin de constituer le dernier refuge, s'est faite le zélateur enthousiaste de la déroute : tablettes distribuées à grands frais, environnements numériques proliférants, manuels dématérialisés, comme si l'on avait résolu de combattre l'incendie en y versant l'essence, au prétexte qu'elle coulait de source et faisait moderne.

 

CE QUE L'ON PERD

Reste à dire ce qui se joue, car la comptabilité des points fait mal voir l'enjeu. Un enfant qui ne lit pas n'est pas seulement un futur salarié moins productif, formule dont l'indigence dit assez ce qu'est devenue notre pensée de l'école. C'est un citoyen privé du seul instrument qui permette de résister à la sommation du slogan, de démêler l'argument du sophisme, d'habiter une pensée qui ne soit pas la sienne assez longtemps pour en éprouver la valeur. C'est, très exactement, une conscience désarmée.

Nous n'avons pas manqué de moyens, ni d'avertissements, ni de chercheurs pour nous éclairer. Nous avons manqué de constance, cette vertu modeste qui consiste à faire longtemps la même chose parce qu'elle est juste, plutôt que de faire chaque printemps une chose nouvelle parce qu'elle est neuve. Il y faudrait du courage : celui d'assumer que tout ne se vaut pas, que l'exigence n'est pas une brutalité, que trente minutes quotidiennes de lecture véritable valent mieux qu'un plan quinquennal. Il y faudrait surtout des adultes. Or c'est peut-être là notre véritable pénurie, et celle-là, aucune circulaire n'y pourvoira.

 

Données : DEPP, PIRLS 2021 et PISA 2022 ; mission d'information de l'Assemblée nationale sur l'apprentissage de la lecture (janvier 2024) ; rapport de la commission sur l'exposition des jeunes aux écrans (avril 2024) ; étude Tendances Kids 2024.


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