Barbey d'Aurevilly ou la grandeur en exil
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Barbey d'Aurevilly ou la grandeur en exil
Il faudrait, pour parler dignement de Jules Barbey d'Aurevilly, retrouver une plume qu'on ne taille plus, une encre que l'on ne fabrique plus, et un public qui ne s'extasie plus que devant les images animées de son téléphone. En cette année 2026 où l'on commémore çà et là, dans les modestes salles d'un musée normand devenu son tombeau d'élection, le cent trente-septième anniversaire de sa mort, le Connétable des Lettres — ainsi le sacra Léon Bloy, qui s'y connaissait en titres de noblesse littéraire — fait figure de revenant somptueux dans un siècle qui n'aime plus les fantômes lorsqu'ils ont du panache.
Né le 2 novembre 1808, jour des Morts, sous une tempête diabolique du Cotentin, comme s'il avait fallu que la nature elle-même prît acte de l'irruption d'un tel tempérament, Barbey aura passé sa vie à dédaigner ce qu'on appelait déjà, et avec quelle révérence béate, le Progrès. Imaginons-le aujourd'hui, lui qui exigeait que le télégraphe de Valognes transmît plus promptement les lettres de sa bien-aimée, contraint de naviguer dans nos espaces dits sociaux : il y aurait composé, je gage, l'épigramme la plus assassine du siècle, avant d'être banni par quelque algorithme indifférent aux beaux esprits.
Car il faut le dire sans ambages : notre époque est étrangère, foncièrement étrangère, à ce que Barbey incarna. Le dandysme qu'il théorisa avant Baudelaire — non pas le dandysme de pacotille des jeunes gens fardés qui s'exhibent sur Instagram, mais cet art aristocratique de se rendre impénétrable, de se froidir, de cultiver le mystère et l'épigramme —, ce dandysme-là, est aussi inintelligible aux contemporains que le latin de la messe tridentine. On confond désormais l'élégance avec l'ostentation, la distinction avec la marque, et le mépris altier des médiocres avec une simple grossièreté d'humeur. Pauvres temps que les nôtres, qui n'ont gardé du dandy que la pochette, ayant perdu la pensée qui l'accompagnait.
La grandeur, voilà précisément ce que la modernité ne pardonne plus. Une société qui a fait du nivellement sa religion, de l'égalité un dogme et de la médiocrité une vertu démocratique, ne pouvait que prendre en horreur cet homme qui osait préférer Joseph de Maistre à tous les penseurs du siècle bourgeois, et qui pensait, selon le mot fameux de Pontmartin, « comme M. de Maistre et écrivait comme le marquis de Sade ». Voilà un programme qui ferait s'évanouir nos comités d'éthique éditoriale. On l'imagine convoqué devant quelque commission de sensitivity reading, sommé d'expliquer Les Diaboliques à des stagiaires consternés — la scène mériterait Daumier.
Et pourtant, Barbey survit. Il survit parce que les passions qu'il peignit — la vengeance, le sacrilège, le crime heureux, l'amour comme damnation, la mort comme apothéose — n'ont rien perdu de leur ténébreuse pertinence. On organise encore, en cette année 2026, dans la salle rouge du musée de Saint-Sauveur-le-Vicomte, des conférences sur "Barbey et la mort, tout un roman". Vingt-cinq personnes, dit le procès-verbal. Vingt-cinq. C'est peu, c'est immense. Vingt-cinq lecteurs valent mieux que vingt-cinq mille suiveurs anonymes, et toute la sociologie de la réception littéraire tient dans cette arithmétique.
Le paradoxe est savoureux : pendant qu'on se mobilise pour défendre la dotation horaire du collège qui porte son nom — péripétie administrative qui eût enchanté son sens du grotesque —, l'œuvre, elle, demeure dans son orgueilleuse solitude. L'Ensorcelée, Le Chevalier des Touches, Un prêtre marié, Une vieille maîtresse : ces titres résonnent encore dans la lande de Lessay comme un défi aux best-sellers de gare. Qu'on lise ou qu'on relise ces pages : on y trouvera une langue, c'est-à-dire ce dont notre époque a perdu jusqu'au souvenir. Une langue qui ne cherche pas à plaire, qui ne s'excuse pas d'exister, qui ne s'aplatit pas devant le lecteur supposé pressé. Une langue de seigneur.
Lire Barbey en 2026, c'est commettre un acte presque séditieux. C'est rappeler, contre les évangiles de la transparence et de l'horizontalité, qu'il existe des hiérarchies de l'esprit, que tout ne se vaut pas, que la beauté est exigeante et que le mépris bien placé reste l'une des dernières formes de la liberté. Au milieu de ce siècle, qui confond la tendresse avec la mollesse et la vertu avec le conformisme, le Connétable monte encore la garde, plume d'oie au poing, immortel dans son refus. Qu'il nous pardonne, du fond de son tombeau de Saint-Sauveur, de ne pas être à sa hauteur. Il l'avait, du reste, prévu : c'est exactement de cela qu'il nous accusait déjà.



