Santiago Espinosa : Ne jamais parler de liberté
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Santiago Espinosa : Ne jamais parler de liberté
Santiago Espinosa est philosophe (1978-). Héritier de Nietzsche et de Clément Rosset, il est l’un des penseurs remarqués d’une sagesse tragique qui tranche avec l’esprit du temps. Dans son dernier ouvrage, Fantômes de la liberté (Encre Marine, 2026), l’auteur s’emploie à déconstruire l’illusion du libre arbitre, qui se niche jusque dans les doctrines prétendument fâchées avec le christianisme, puis esquisse une voie de sortie de ce dogme du Bien auquel nous sommes tenus de nous soumettre. Pères la morale, s’abstenir !
D’emblée, l’auteur relève un lieu commun dont peu d’entre nous semblent se méfier : il existerait, sans qu’il soit besoin d’en apporter la preuve, une volonté libre en chaque être humain, c’est-à-dire une faculté autonome de délibération entre plusieurs possibilités. Cette dernière nous distinguerait du déterminisme à l’œuvre dans la nature. Or, Santiago Espinosa fait de ce réflexe philosophique un « délire », à comprendre comme une croyance inébranlable en un monde imaginaire : le monde phénoménal qui se donne immédiatement à nous ne nous suffit pas ; il s’agit donc de le dédoubler afin de le rendre plus digeste.
Ce dédoublement s’opère à la fois dans les personnes, puisque le corps, soumis à une mécanique et à des pulsions, est distingué de « l’esprit », seule entité capable de lutter contre les impulsions de la chair ; mais aussi dans le monde sensible, auquel nous surajoutons un au-delà, qu’il s’agisse d’un arrière-monde, d’un monde intelligible ou d’un paradis. Contre une telle vision des choses, le philosophe inscrit notre espèce dans la fabrique immanente du Tout : à la manière d’Ortega y Gasset, l’essayiste conçoit le réel comme une contre-volonté, c’est-à-dire comme un bloc qui s’impose à nous et auquel nous devons consentir de toutes nos forces. Dans ce cadre, un choix qui s’originerait dans une faculté immatérielle, qui ne serait pas elle-même une partie de la nature, relève de la chimère.
Si, par exemple, nous faisons l’expérience d’un coup de foudre amoureux, cela ne s’apparente pas du tout à un libre choix, mais bien à un éclair qui nous frappe fortuitement et sur lequel nous n’avons aucune prise : nous ne choisissons ni de vivre ni d’être confrontés à tel ou tel événement ; tout au plus sommes-nous un ensemble de pièces rapportées, capables de saisir l’occasion au sein d’une nécessité qui nous contraint. Or, d’où vient cette illusion de la liberté ?
Dans l’Antiquité, la liberté (Ἐλευθερία) reçoit d’abord une acception qui renvoie à l’approbation de l’ordre de la nature : les Épicuriens, comme Lucrèce, ont pour dessein de se départir de la superstition ; il s’agit de se libérer des causes fantasques imputées aux dieux afin de se conformer à la nécessité du seul monde réel. De la même manière, les stoïciens comparent l’existence à une pièce de théâtre au sein de laquelle nous sommes tenus de jouer noblement notre rôle : il faut vouloir que « les choses arrivent non comme il nous plaît, mais comme elles arrivent » (Entretiens).
Or, le geste socratique s’inscrit en faux contre une telle conception : le corrupteur de la jeunesse athénienne introduit dans le circuit des idées une seconde acception de la liberté. En effet, ce dernier théorise l’existence d’une substance incorporelle et pensante, à même de s’affranchir de « l’infection des chairs humaines » et des "futilités mortelles" (Le Banquet) : cette lutte contre les mauvaises inclinations du sensible se matérialise notamment dans son fameux démon, nommé le δαίμων. Celui-ci fait référence à une voix de la conscience qui le prémunit contre ce qui est mal sur le plan moral.
Dans ce cadre socratique, le Moi n’est pas un faisceau de perceptions éparses, mais une entité immatérielle capable d’agir librement contre les mauvais penchants de la sensibilité. Tout au long de la philosophie occidentale, religieuse ou non, beaucoup d’encre va couler pour défendre mordicus la liberté de la conscience autonome, fût-ce au prix de la mauvaise foi. Ainsi, Kant refuse le déterminisme spinoziste sous prétexte qu’il menace la dignité humaine (La Religion dans les limites de la simple raison), tandis qu’André Comte-Sponville, philosophe matérialiste et athée, s’acharne à défendre un moi fidèle et moral sans lequel « il n’y aurait pas de devoirs ».
Pas l’ombre d’un argument n’est apportée, mais seulement un argument inamovible (argumentum inconcussum) : un sophisme qui s’enracine dans l’illusion morale, elle-même nichée dans un désir viscéral contre lequel la logique ne peut rien.
Ainsi, la morale oppose à ce qui est un devoir-être. Selon l’auteur, ce refus du monde immédiat et l’ajout de doubles à celui-ci cachent, dans les faits, une haine à l’encontre du donné. Cette aversion pour ce qui est, contre quoi l’on se « cogne » (Lacan), donne naissance à tout un ensemble de chapelles dont les doctrines abominent le seul monde qui nous soit donné, ici et maintenant.
Jadis, un certain christianisme corsetait les esprits libres ; aujourd’hui, c’est l’idéologie « woke » qui se répand en récriminations contre une nature jugée inégalitaire et qui nous force à prendre conscience de la moindre iniquité afin de changer le monde selon la toquade du moment. La dictature du ressenti et du ressentiment sature l’espace public, qui exhibe en trophée ses petites victimes chéries.
Jusque dans le droit, l’on voit sévir la morale, notamment à travers la distinction entre un prétendu droit naturel, inchangeable, et un droit positif, fluctuant et arbitraire. Nous pouvons alors légitimement nous poser la question : quelle est donc cette nouvelle bigoterie qui s’ingénie à châtrer les esprits les plus vifs ?
Je m’insurge, donc je suis
Tout d’abord, Espinosa nous invite à ouvrir les yeux : un nouveau puritanisme s’empare de nombreux esprits, notamment au sein de l’intelligentsia progressiste qui tient le haut du pavé. Par définition, le puritanisme entérine une partition rigide entre les purs et les impurs et exècre toute forme de bonheur concret, mais aussi le rire. Si un individu ose se détacher du troupeau, il déclenchera séance tenante l’ire de la « race des signeurs » (Muray). En effet, ce qui caractérise les nouveaux Torquemada gavés de morale, c’est bien l’indignation : le ressentiment nous fait remâcher en gourmets les torts que nous avons subis et nous pousse à la vengeance. Si la haine du plaisir avait jadis pour racine la transgression des commandements religieux, elle revêt aujourd’hui les atours du Bien progressiste, féroce lorsqu’il s’agit de défendre ses articles de foi.
Or, l’auteur fait de cette propension à s’offusquer du moindre manquement aux dogmes moralistes « une crainte obsédante que quelqu’un puisse, quelque part, être heureux » (H. L. Mencken). Par une novlangue insidieuse, la bigoterie actuelle intervertit le sens originel des mots : la liberté devient assujettissement à la bonne cause, la vertu (vir : force) se change en apologie de la faiblesse, la libération sexuelle mute en ascétisme castrateur et la joie se métamorphose en cafard.
Ainsi, les nouveaux clercs font leur miel des passions tristes rejetées par Baruch Spinoza : il suffit de lire certains magazines qui se targuent de leur rébellion en chambre à l’aide de slogans ineptes, dont « Je m’insurge, donc je suis », pour le constater. Semblables au Méphistophélès dépeint par Goethe dans son Faust, ces mutins de Panurge se piquent d’être « les esprits qui toujours nient » ; en dernière instance, il s’agit surtout de refuser la vie telle qu’elle est.
Si vous n’êtes pas convaincus, lisez les journaux : certains traducteurs ne peuvent exercer leur métier en raison de leur couleur de peau, moult professeurs d’université se voient retirer leur tribune à cause de leurs idées, et pléthore de titres d’ouvrages sont modifiés afin de correspondre aux desseins idéologiques du wokisme. Dans la lignée de Nietzsche, Santiago Espinosa constate la survivance du christianisme dans la morale progressiste, cette fameuse ombre portée de Dieu qui persiste après sa mort.
Si l’ancien bigot s’offensait d’un blasphème (be gode! = « par Dieu ! »), les nouvelles ligues de vertu nous astreignent à une morale basse du front, ramassée dans la devise de Google : « Be good ». Certes, l’Index et les bûchers n’existent plus, mais une kyrielle de procédés de censure ont cours, plus insidieux et beaucoup plus efficaces pour réduire au silence les âmes audacieuses.
Contre un tel obscurantisme du Bien, Santiago Espinosa nous invite à renouer avec la conception nietzschéenne de l’esprit libre, qui refuse tout autant la bride du christianisme que les chaînes de sa morale, lesquelles subsistent chez les libres-penseurs des « Lumières », mais aussi chez leurs héritiers wokistes. Il s’agit en effet de faire feu de tout bois contre « la certitude qui rend fou » (Nietzsche), au profit d’un scepticisme de bonne tenue, au service du décuplement de la vie, la seule qui nous échoit. Essayons d’en cerner les contours.
Le faux principe de notre éducation
Tout d’abord, le philosophe distingue très nettement « l’académisme », pour lequel la pensée est un système dans lequel tout doit entrer au mépris du réel, de la « philosophie expérimentale », celle des esprits libres pour qui une idée fausse peut aussi mener à une découverte féconde. La première est totalisante et souhaite à tout prix enserrer ce qui est ; la seconde a pour ambition d’endosser et d’accroître la vie que nous avons à éprouver, en dépit de ses chemins cahoteux.
Fervent défenseur de la seconde, Espinosa se place dans le sillage de Schopenhauer, pour qui la philosophie n’est ni « une église, ni une religion ». En effet, il refuse coûte que coûte ce culte de la certitude qui fait florès dans les enseignements universitaires et force chacun à rester cloîtré dans sa chapelle, tout en faisant de la philosophie une discipline stérile, éloignée de l’existence immédiate. Pour ceux qui doutent de l’échec de la pensée en système, il suffit de se référer aux promesses non tenues de l’hégélianisme et au caractère fumeux de la biologie soviétique, qui tenait pour faux tout ce qui servait les laquais de l’impérialisme américain et pour vrai tout ce qui l’attaquait, souvent au mépris de la vérité scientifique.
De nos jours, cette manie funeste de l’académie fabrique moult cohortes d’étudiants très spécialisés dans des thèmes picrocholins, qui se lassent bien vite de l’aspect scolaire des enseignements dont ils sont abreuvés. À cela s’ajoute le puritanisme moral consternant des mandarins, qu’ils transmettent à leurs ouailles : tout ce qui conteste la sacro-sainte morale consensuelle se trouve conspué et mis au ban des amphithéâtres.
En outre, il ne faudrait pas oublier l’étourdissante verbosité des jargons qui se rengorgent dans un hermétisme bavard : citons, par exemple, celui de Martin Heidegger dans son œuvre majeure, Être et Temps, dont le sabir prolifique exaspérait Cioran. En effet, cet écrivain prisait par-dessus tout la clarté et la concision lorsqu’il s’agissait de mettre en mots une crise existentielle (Entretiens).
Afin de clarifier sa position de philosophe expérimental, l’auteur fait référence à deux textes peu connus de Max Stirner et de Denis Diderot. Dans le premier, le jeune hégélien s’en prend à l’académisme ankylosé qui étouffe les étudiants ; celui-ci recouvre un dogme alourdi par son formalisme et désensibilisé (Le Faux Principe de notre éducation). À l’inverse, il s’agit pour l’auteur de L’Unique et sa propriété de faire l’éloge d’un savoir qui accroît la force et le vouloir de celui qui le détient, ce qui n’est pas sans rappeler les Considérations intempestives du philologue à lunettes.
Dans le second, Diderot préconise une enquête philosophique fondée sur la multiplication des essais, quitte à trouver mieux que ce que l’on cherchait au départ (De l’interprétation de la nature). Pour illustrer cela, le philosophe fait référence aux conseils d’un père mourant à ses fils. Il les enjoint de chercher un trésor sous son jardin, sans savoir lui-même où il se trouve. En bêchant la terre, les fils ne trouvent rien, mais finissent par obtenir une récolte abondante à laquelle ils ne s’attendaient pas.
Ainsi, Espinosa entend tracer d’autres voies philosophiques, qui constituent une échappatoire à un conformisme académique suffocant, asservi à une morale défavorable à la puissance d’exister.
Percutant et provocateur, Fantômes de la liberté conteste ce concept philosophique qui est sur toutes les lèvres, bien qu’il soit creux. Puisant sa racine dans une sensibilité inapte à endosser le réel tel qu’il est, celui-ci fleurit dans les morales de notre époque, attachées à maudire la vie. Dans un vibrant plaidoyer en faveur des esprits libres, l’auteur dessine les contours d’une philosophie expérimentale, non dogmatique, capable d’accroître notre puissance d’être. À l’heure où les nouvelles ligues de vertu nous assomment de leur conformisme, la lecture de cet ouvrage est salutaire.



