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Brague sur la religion

Brague sur la religion

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Rémi Brague, ce philosophe " modérément moderne "comme il se définit lui-même, nous offre un opuscule intitulé Sur la religion publié en janvier 2018. Si le sujet fascine et inquiète tant, c’est qu’il semble, fait relativement nouveau, supplanter la politique dans l’ordre des préoccupations de tout un chacun. Spécialiste des trois religions monothéistes, l’auteur de l’excellent Où va l’histoire ?, commenté pour Mauvaise Nouvelle, tente de mettre un peu d’ordre dans l’épineuse question religieuse remarquant d’emblée que « La religion ressemble étrangement à l’humanitarisme dont la sensiblerie a aujourd’hui tendance à se substituer au dogmatisme des religions traditionnelles de l’Occident, juive et chrétienne. » Les rapports de la religion avec la raison, le droit, l’Etat, la liberté ou la violence sont finement scrutés au microscope de notre intellectuel. Si Aristote admettait l’existence d’un Premier Moteur, lui donnant le nom de dieu (theos), il ne le considérait cependant pas comme objet d’une religion. C’est " la crainte ou l’impuissance face à des phénomènes naturels comme le tonnerre et la foudre, ou même la mort " qui expliquerait l’émergence de la religion, sorte de physique élémentaire comme réponse encore balbutiante et maladroite " aux énigmes de la nature ". Cette théorie s’appuie sur un vers latin du 1er siècle après Jésus-Christ que l’on lit chez Stace et Pétrone : Primus in orbe deos fecit timor (Dans le monde, c’est d’abord la crainte qui créa des dieux).

Des religions séculières ou politiques ont existé au long des siècles apportant leur lot d’idéologies plus ou moins fantasques et d’initiatives plus ou moins meurtrières ! Ce fut le cas, par exemple, à la Révolution française, où la déesse raison s’incarna sous les traits d’une actrice qui plaça son trône au cœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris et fut le symbole d’une persécution sanglante contre l’Eglise catholique, ou bien encore, au XXème siècle, avec le marxisme-léninisme et le national-socialisme, au caractère intrinsèquement criminogène et dont les génocides perpétrés furent d’un niveau jamais atteint dans l’histoire de l’humanité. Le philosophe et mathématicien Auguste Comte s’attacha au XIXème siècle à créer une nouvelle religion, le " positivisme ", où l’Être suprême figurait l’humanité et remplaçait un Dieu jugé obsolète. Plus près de nous, et par un glissement irrépressible depuis les Lumières, la " religion des droits de l’homme ", avec ses instances internationales et européennes, s’est imposée comme une figure décisive du paysage politique, universitaire et intellectuel. Son clergé (les hommes politiques, les médias), ses tribunaux (Cour européenne des droits de l’homme…), sa doxa (universalisme et multiculturalisme) se sont substitués aux formes traditionnelles des religions en Occident, ou, à tout le moins, les ont transformées vers la sécularisation et le relativisme qui les ont vidées de leur substance. Les occidentaux ont ainsi perdu leur identité, le sens de l’intériorité, la foi en leur valeur sacrée, et cette perception du temps long qui promettait à leur âme une éternité au-delà des choses périssables. Quelques rares ilots catholiques subsistent peut-être ici ou là… Précisons que ce phénomène de " désubstantification " des religions épargne l’islam. Son dynamisme et sa force cohésive prospèrent sur des terres caractérisées par un vide spirituel qui traduit par le reniement de l’héritage judéo-chrétien et de la culture grecque et latine. Benoît XVI dans son discours de Ratisbonne sur " foi et raison " parlait du danger de " déshellénisation ", c’est-à-dire la perte du doute, voire la renonciation à l’endroit de la raison, phénomènes qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé en Europe.

Si l’athéisme peut s’avérer particulièrement délétère et destructeur de libertés, il faut se demander avec Rémi Brague si la religion, quant à elle, est indispensable à l’homme, et souligner, en guise d’élément de réponse, combien le christianisme remplit depuis toujours ce désir profond du cœur humain : « Certains traits, comme l’idée du bien et du mal qui serait inscrite en nos cœurs, et non pas, par exemple, consignée dans un Livre saint, n’apparaissent guère ailleurs que dans le christianisme » ; « " Dieu est amour "  et le " logos est Dieu " (deux versets de l’Evangile de Saint Jean) : est-il possible d’aimer en tant que logos ? L’amour ne passe-t-il pas, en effet, pour irrationnel, pour dépasser les limites de la rationalité, et même, selon une longue tradition de la littérature et de la philosophie occidentales, pour être une maladie ou une folie ? » ; « Selon la conception classique de la conscience, on parle de celle-ci comme de la " voix de Dieu ". Il faut prendre cette expression au pied de la lettre. Cela vaut aussi pour Jean-Jacques Rousseau, dont on doit considérer avec sérieux l’exclamation : " Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix. " » ; « Les historiens impartiaux sont obligés de reconnaître que les institutions libres ne se sont guère développées dans des régions qui n’avaient pas été influencées par des idées juives ou chrétiennes. En dehors de la tradition juive et chrétienne, rares ont été les penseurs qui supposèrent que Dieu nous a dotés d’une nature bien à nous, que la liberté est une partie intégrante, voire essentielle, de cette nature, et que c’est par l’exercice de la liberté, et même par les erreurs qui en proviennent peut-être inévitablement, que nous réalisons le plan de Dieu. »

Concernant l’islam et ses dimensions juridique et politique, Brague est fidèle à ses inquiétudes souvent formulées et aux questions inextricables que pose cette religion quant à sa réelle capacité d’intégration en Europe : « Le vrai problème est l’origine des normes que l’on a appliquées aux êtres humains. Des individus qui considèrent qu’il leur faut obéir à une loi qui dépend, en dernière instance, de la dictée littérale d’un Dieu omniscient ne se conduiront pas de la même façon que d’autres. Cela sera vrai même lorsqu’ils seront appelés à voter ou, s’ils sont élus pour exercer une quelconque responsabilité, quand ils auront à décider des lois. Même à supposer que les procédures démocratiques d’élection soient scrupuleusement respectées, le problème demeurerait. »

Ce livre érudit (et parfois technique) offre des clés précieuses pour mieux appréhender le christianisme, le judaïsme, l’islam, afin d’être en mesure de cerner les enjeux religieux, et donc in fine politiques, auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés. Rémi Brague, en grand pédagogue, éclaire notre lanterne et nous fait progresser dans cette compréhension nécessaire.


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