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Être chrétien dans un monde qui ne l’est plus

Être chrétien dans un monde qui ne l’est plus

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Le pari bénédictin, tel est le sous-titre du livre du journaliste américain Rod Dreher intitulé Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus. D’un signe fort, l’auteur dédie son ouvrage à la mémoire du Père Jacques Hamel assassiné à Saint-Etienne-du-Rouvray à l’été 2016 alors qu’il célébrait la messe. Avec Jacques Maritain qui défendait un humanisme intégral, ce fervent catholique propose un guide radical et audacieux aux chrétiens qu’il appelle à être « l’armée des étoiles jetées dans les cieux ». Point de millénarisme ici, point de néo-protestantisme -si cher à l’Amérique et à l’Europe désormais- mais une orthodoxie réelle, en vérité, fondée sur la règle de saint Benoît de Nursie vieille de 1 500 ans. Attention, il est préférable d’accrocher fermement sa ceinture car mous, tièdes, satisfaits de la modernité ou autres partisans du pitoyable consensus se font éjecter du bolide dreherien dès les premiers virages. Sa proposition aux laïcs de suivre la voie bénédictine pour vivre l’Evangile de façon concrète, pragmatique et heureuse, est sans ambages. Converti en 1984 derrière un pilier de la cathédrale de Chartres qu’il visitait lors d’un séjour en France, à l’instar de Paul Claudel le jour de Noël 1886 à Notre Dame de Paris, Rod Dreher tel un nouveau Saint Benoît épris de vérité, veut resserrer les liens des « minorités chrétiennes créatives » dans un Occident déchristianisé. Il cite le philosophe écossais MacIntyre, figure puissante du conservatisme, qui dans son ouvrage Après la vertu, essai retentissant sur l’histoire de la morale en Occident publié en 1981, estimait « que nous sommes devenus des barbares depuis que nous avons perdu tout sens collectif du bien commun et de la vertu. Il faut constituer des formes locales où la civilité et la vie intellectuelle et morale pourraient être soutenues à travers les ténèbres qui nous entourent déjà. » Dans les noires ténèbres figure par exemple l’arrêt Roe v. Wade de 1973 qui reconnaît l’avortement comme un droit constitutionnel aux Etats-Unis, ou encore l’arrêt Obergefell rendu en 2015 par la Cour suprême qui confère au mariage entre personnes du même sexe un caractère également constitutionnel, rendant hors-la-loi les chrétiens attachés à la vision biblique de la sexualité et du mariage. Les revendications des transgenres suivent fort logiquement ce mouvement en vertu d’une surenchère progressiste de déconstruction visant à établir une nouvelle civilisation où l’ordre naturel est irréversiblement délégitimé.

Dreher nous exhorte, à l’image de Saint Augustin dans sa Cité de Dieu établissant que la chute de Rome était la conséquence de la volonté de Dieu, à porter notre regard sur le royaume impérissable du ciel, seul bien véritablement nécessaire. Il y a en effet un parallèle possible entre l’état actuel de notre culture et la chute de l’Empire romain d’Occident. Pour aboutir à la société post-moderne ou « civilisation post-vertueuse » dans laquelle nous vivons, il a fallu abandonner les standards moraux objectifs, refuser tout discours contraignant, moralement et culturellement, autre que celui choisi par l’individu ou établi par lui, rejeter la mémoire du passé, prendre ses distances avec la communauté et les obligations sociales non choisies. Ainsi obtenons-nous un « assemblage d’étrangers, dont chacun poursuit ses propres intérêts sans presque aucune contrainte ». Pour notre auteur, tout est clair : « Nos scientifiques, nos juges, nos princes, nos universitaires et nos scribes, tous œuvrent à détruire la foi, la famille, les sexes et jusqu’à la définition de l’être humain. Nos barbares ont troqué les peaux de bêtes et les lances pour des costumes bien coupés et des smartphones, ils sont gouvernés par leur seule volonté de puissance (leur hubris), ils ne savent pas ce qu’ils annihilent et ils ne s’en soucient pas. » Ce terrible déluge a des causes bien précises qui se sont enchaînées dans l’histoire : disparition au XIVème siècle de la croyance au lien indestructible entre Dieu et la Création sous l’influence du nominalisme de Guillaume d’Ockham qui se substitua au réalisme métaphysique en vigueur en Occident depuis Aristote ; réforme protestante au XVIème siècle qui vit disparaître toute autorité et toute unité dans la religion ; naturalisme de la Renaissance où « La connaissance est devenue inhumaine car elle s’est voulue surhumaine. » selon Maritain et substitution de l’homme à Dieu (passage du théocentrisme à l’anthropocentrisme) ; les Lumières au XVIIIème siècle qui remplacèrent le christianisme par le culte de la raison et ouvrirent l’ère de la démocratie ; la révolution industrielle entre 1760 et 1840 avec l’avènement du capitalisme et du consumérisme de masse ; la révolution sexuelle des années 1960 à nos jours. L’homme religieux naissait naguère pour le salut, l’homme psychologique (ou moderne) naît désormais pour la satisfaction.

Rod Dreher, à la suite de MacIntyre, propose de former des communautés « dans lesquelles l’existence vertueuse pourrait survivre à l’arrivée d’un nouvel Âge sombre qui pourrait durer des siècles », sortes de sanctuaires ou d’îlots où se conserveraient sainteté et stabilité au milieu de l’océan agité de la modernité, afin d’être dans le monde et pas du monde. Pour cela, la base de l’existence du chrétien doit être la prière. Avoir le souci des autres avant le comblement de ses propres désirs est la pierre d’angle d’une vie communautaire. Ascèse et don sont requis et aussi, accueil de l’autre (notre frère) comme le Christ, principe bénédictin clé avec l’antique « ora et labora », prie et travaille, qui doit fonder le quotidien de l’existence. Saint Benoît rappelait que l’hospitalité devait s’exercer avec prudence afin de ne pas perturber le bon ordonnancement de la communauté. Ceci est à méditer au moment où l’Europe, enjointe par les oligarchies mondialistes d’accueillir toute la misère, toutes les immigrations, prend conscience timidement qu’elle est dès lors piégée par le grand fatras des cultures inconciliables. Si nous pouvons dire avec Léon Bloy « qu’il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints », nous savons depuis le Vème siècle avec Benoît que seule une vie établie en Dieu produit les effets d’un bonheur profond : « Le cœur venant à s’élargir et à s’étendre, on court dans la voie des commandements du Seigneur, par un sentiment d’amour et par une douceur ineffable. » Volontariste à souhait, Rod Dreher assure qu’il ne faut pas chercher à retourner à ce qui a été perdu car les « moyens (de la renaissance d’une culture chrétienne) se trouvent dans le véhicule même de la destruction, dans la puissance du libéralisme lui-même, car il y a en l’homme la créativité, sa capacité à réinventer, à toujours recommencer. »

Plus l’Occident sombrera dans l’acédie spirituelle, plus nombreux seront ceux qui se mettront en recherche de quelque chose de vrai, de profond, d’entier. Notre mission de chrétiens est d’offrir l’étincelle nécessaire. Dès maintenant, il faut pêle-mêle se lancer dans une politique antipolitique ou une « polis alternative », se couper de la culture dominante, éteindre la télévision et les smartphones, se sevrer d’Internet (ce sas de la société liquide), lire des livres, jouer, faire de la musique, dîner avec des voisins, « retourner au village », se ré-ancrer dans le réel, adopter ce qui est bon, retrouver les vertus de l’ascèse, se former intellectuellement (ainsi que nos enfants), notamment réapprendre les fondements du christianisme que furent la religion hébraïque, la philosophie grecque et le droit romain (ce faisant prendre le contrepied de la déculturation généralisée), lire la Bible et conter la vie des saints à nos enfants et adolescents, ouvrir une école offrant un haut niveau d’instruction et une excellente éducation morale et religieuse, être entreprenant, constituer un réseau professionnel communautaire, acheter chrétien, créer un groupe dans la paroisse, remettre en question le progrès, se préparer à la pauvreté, à la marginalisation voire au martyr (forme ultime de l’amour)… Liste non exhaustive d’actions ou d’attitudes concrètes dont le principe directeur d’une plus grande vérité est limpide, et les bénéfices immenses et immédiats n’en doutons pas ! C’est la clé de voûte proposée par notre intellectuel américain afin de recouvrer l’intériorité perdue dans les méandres de la société post-chrétienne, vivre à nouveau d’une liberté d’homme et de femme parfaitement incarnés, résolus par des actes ayant du sens et la disposition de tout leur être (corps, âme et esprit) à se nourrir de vrai, de juste et de bon. Il y a toujours une possibilité de sauver ce qui est bon dans le monde. Ce pari bénédictin, si prometteur, si ancien et si nouveau, ne peut être bâti que sur l’amour et guidé par la joie. Seule une révolution copernicienne le permettra.


Un pari chrétien sous forme de soumission au monde
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