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MN prend son élan, retour en septembre


Eugénie hésite à balancer son porc

Eugénie hésite à balancer son porc

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En septembre 2018, Eugénie Bastié, jeune intellectuelle et journaliste au Figaro, publiait Le porc émissaire doté du sous-titre Terreur ou contre-révolution. Dans cet opuscule faisant suite à son précédent et remarqué ouvrage Adieu mademoiselle (commenté pour Mauvaise Nouvelle), elle s’interroge sur les ressorts du mouvement planétaire Me Too né du scandale de l’affaire Weinstein, du nom du producteur de cinéma américain qui abusait sexuellement, puis intimait à se taire contre rétribution, de nombreuses actrices. Convoquant Philippe Muray pour qui « L’histoire moderne de la sexualité a peut-être les apparences d’une charmante partie de jambes en l’air ; mais sa réalité, c’est la rafle. », notre journaliste déchiffre les tenants et aboutissants de la « révolution sexuelle » initiée par Mai 68 ainsi que les phénomènes de déconstruction afférents : attaques contre la famille traditionnelle, règne du libertinage et de l’hédonisme, cancer généralisé de la pornographie… Elle s’interroge : « Comment, cinquante après Mai 68, la course aux jouissances s’est-elle transformée en chasse aux agressions ? En quoi cette catharsis planétaire (mouvement Me Too) n’est-elle que le début du droit d’inventaire de la révolution sexuelle ? » Faut-il en effet s’étonner que les passions érotiques devinssent folles quand, à la fin des années 60, on a affirmé haut et fort qu’il était « interdit d’interdire » et clamé l’urgence de « jouir sans entraves » ? Il y a là comme une ironie un peu cruelle, l’Histoire semblant rire des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. Une fois encore, comment être surpris de ce qui est advenu ? La femme a été chosifiée, érotisée, livrée en pâture à tous les voyeurismes. Il faut être un Tartuffe pour feindre l’étonnement avec les « vierges effarouchées ». L’inventaire de cette révolution, s’il doit avoir lieu, se heurte à une gageure : vouloir normer les comportements d’aujourd’hui (sur la sexualité, l’amour, l’expression du désir, le rapport entre hommes et femmes), là où cinquante ans plus tôt la vague libérale libertaire a exigé, et obtenu, l’illimitation des droits individuels dans ces matières ?

Attaque au hashtag

La vague Me Too qui a eu le mérite de révéler au grand jour ce qui fut longtemps tu dans un silence coupable, à savoir les violences faites aux femmes (physiques, psychologiques, statutaires dans certaines cultures…), a aussi affiché une terrible limite : l’essentialisation de tous les hommes. Ceux-ci furent, à la célérité de la lumière, indistinctement et unanimement qualifiés de porcs. L’état porcin peu enviable était probablement avéré pour certains d’entre eux, mais la vindicte numérique considéra que tout homme était un porc en puissance car marqué génétiquement pour, tôt ou tard abuser des femmes. Le hashtag #BalanceTonPorc qui succéda à Me Too n’invitait plus les victimes à se délivrer mais supposait que chaque femme avait un ennemi (masculin) à livrer et qu’il était de son devoir de le dénoncer. La salutaire libération contenue dans l’intention initiale laissait place à une hystérie féministe assumant ouvertement une guerre des sexes. Il fallait donc accabler l’homme, pratiquer la délation publique et l’intimidation à son encontre, à la manière de la Révolution française qui usa du jusqu’au-boutisme « régénérateur » de la Terreur. Il fallait durcir encore l’entreprise de diabolisation masculine seule à même d’opérer enfin une bascule en faveur des femmes. Cela laverait l’affront immémorial de leur inféodation aux hommes.

Quels ont été les « fruits » de cet incroyable acharnement manichéen ? L’anathémisation des hommes a conduit à se tromper de combat. L’Evangile dit en effet que si l’on croit en la possibilité d’une rédemption il faut s’attaquer au péché et non au pécheur. Curieuse inclination du mouvement mondial qui n’envisageait aucun salut possible pour l’homme qui était comme définitivement condamné, privilégiant l’attaque ad hominem plutôt que de s’attaquer résolument aux racines du péché. Non moins curieuse perception des enjeux du temps, car, au fond, seule la suppression des outils de la déconstruction sociétale et la réinstauration d’une morale chrétienne permettraient de lutter efficacement contre les structures de péché qui défigurent l’humanité : cet hédonisme libéral libertaire et ce règne de la cupidité financière, deux monstres qui se nourrissent l’un l’autre.

Entre hyper-sexualisation et hyper-pénalisation

Le paradoxe entre l’hyper-sexualisation de notre société et l’hyper-pénalisation concomitante des comportements était déjà finement scruté en 2002 par Philippe Muray : « Le sexe tel qu’il s’étale depuis la prétendue révolution sexuelle d’il y a quarante ans a tué les plaisirs de la chair […] S’exhiber et punir : par ces deux côtés apparemment opposés, le sexe poursuit ses aventures posthumes. S’exhiber sans entraves, punir sans temps morts. Ces deux surenchères montent en puissance de conserve, mais elles ne sont antagonistes qu’en surface. L’ordre de s’épanouir sexuellement et de le montrer progresse au même rythme que la criminalisation du sexe, qui est d’abord la criminalisation de la différence des sexes. Plus le sexuel se veut libéré, plus il suscite des lois pour réprimer sa bête noire, qui n’est pas le sexe mais la dualité sans laquelle le sexe n’est rien. » Régis Debray lui-même dans son ouvrage Le nouveau pouvoir chroniqué pour Mauvaise Nouvelle constatait que l’américanisation en cours conduisait à l’établissement du « moment néo-protestant », sorte de puritanisme assis sur un libertarisme échevelé. Les hommes et leurs complices sont d’éternels coupables alors que les femmes ne seraient, elles, jamais capables du moindre manquement. Eugénie Bastié s’interroge quant à cette dichotomie : « Dans le grand mouvement d’indifférenciation, le seul domaine dans lequel la différence sexuelle est encore invoquée est celui de la violence à l’égard des femmes. » En arrière-plan, il est nécessaire de discerner l’entreprise de dénonciation de la culture occidentale qu’il faudrait rendre fongible dans le creuset du multiculturalisme. Notre culture fondée sur le patriarcat blanc, judéo-chrétien, dominant doit disparaître. Pour ce faire, l’enjeu est de « dégenrer » tous les domaines de la vie sociale en les féminisant à outrance : omniprésence des femmes dans l’espace public (médias, show-biz), insertion de celles-ci dans tous les métiers ou activités jusque-là réservés aux hommes, écriture inclusive…

Eugénie Bastié surprend en invoquant son attachement viscéral à la liberté d’expression, ou plutôt à « la liberté de création » (sic) pour justifier de ne pas condamner pénalement les chansons de rappeurs qui traitent les femmes de « sales putes » et autres noms d’oiseaux. Etonnante position permissive déjà constatée dans Adieu mademoiselle au sujet de l’avortement, summum des maux de nos sociétés occidentales, dont elle minorait certains aspects. L’immersion dans le milieu parisien bobo, destin de tous les intellectuels, ne peut, il est vrai, pas laisser totalement indemne. A moins qu’il ne s’agisse chez Eugénie d’une « vertu chrétienne devenue folle » s’agrégeant à l’insensée culture de l’excuse qui explique « sérieusement » que les coupables sont en réalité des victimes.

In fine, où a conduit cette utopie sexuelle de Mai 68 qui a causé tant de dommages chez les jeunes notamment ? « La liberté, pour quoi faire ? » interrogeait en son temps Georges Bernanos « que l’indifférence à la vérité ou au mensonge de ses contemporains exaspérait ». Eugénie Bastié n’apporte pas vraiment de réponse. Elle n’imite donc pas, par exemple, l’écrivain américain Rod Dreher qui, dans son ouvrage Le Pari bénédictin, veut restaurer la vérité dans les rapports sociaux. On aimerait pourtant l’entendre, au-delà de l’excellent diagnostic de la déconstruction, sur ce qu’elle propose pour endiguer la déferlante libérale libertaire. Zemmour, Finkielkraut et d’autres prennent ce risque. Il ne faudrait pas que Bastié devienne une « intellectuelle empêchée » comme l’écrivain Renaud Camus aime à qualifier les beaux esprits français qui n’outrepassent jamais la frontière de la respectabilité, autrement dit du politiquement correct.


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