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Hypermodernité et Malaise dans la civilisation

Hypermodernité et Malaise dans la civilisation

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Après Malaise dans la démocratie de Jean-Pierre Legoff où nous examinions pour Mauvaise Nouvelle le point de vue du sociologue face à la crise moderne, nous voilà plongés dans la vision freudienne et psychanalytique des désordres de notre monde offerte par l’intéressant dialogue de Samuel Dock, psychologue clinicien et écrivain, avec Marie-France Castarède, professeur des universités et psychanalyste, dans leur ouvrage commun Le nouveau malaise dans la civilisation. « C’est ce que nous considérons comme humain que menace le nouveau malaise dans la civilisation. » affirment nos auteurs qui tentent de décrire avec précision ce qui caractérise ce malaise et le « passage d’une civilisation névrotique à une civilisation narcissique » : l’absence de limites pour des individus vautrés dans un hypernarcissisme destructeur, la disparition de cadres référents et de la notion cardinale d’autorité. Pour employer leur terminologie, Narcisse (l’homme moderne) ne s’intéresse qu’à lui-même (ce que Renaud Camus appelle le soi-mêmisme), n’a plus de père à tuer car celui-ci a disparu de nos sociétés féminisées, maternelles et maternantes, a perdu le sens de l’authenticité, du vrai, du beau, du « tout porté par la parole, soutenu par un autre, investi de mémoire et d’affect. » Ceci le conduit potentiellement à cette « pulsion de destruction » décrite par Freud dans les années 1920.

L’homme contemporain a perdu cette épaisseur et ce courage dans la vie, face à la mort, et dans son rapport à autrui : « la fragilité de l’homme hypermoderne se révèle dans l’abord de l’autre. Le marasme relationnel, ce croisement d’anémie émotionnelle et de mépris, de liesse et de rancune, porteur de tous les paradoxes d’une époque tour à tour paniquée et extatique, rend parfois illisible le sentiment pour l’autre, et on identifiera plus aisément la peur qu’il suscite lorsqu’il apparaît dans toute sa réalité psychique, dans son histoire, sans la médiation de l’écran, sans ruse technologique. » Les symptômes sont clairs : phénomène de décivilisation, c’est-à-dire la disparition des liens élémentaires entre les personnes qui les font se voir d’abord, se considérer ensuite, se rencontrer peut-être ; l’indifférence, ce fruit vénéneux du libéralisme libertaire ; la folie cacophonique d’une époque bruyante et ivre d’incessants et inutiles bavardages, d’infinies et obsédantes images écrasant l’individu, le réduisant au rôle de jouisseur décervelé ; la destruction du monde réel et de ses réalités tragiques par le monde virtuel fascinant et trompeur. L’homme voit ainsi son désir disparaître puisque rien n’est plus inassouvi, rien n’est plus désirable en soi car tout est acquis, acheté, marchandé (objets, sexe), à portée de clic. Cet homme automate tombe alors dans la fébrilité ou le désespoir car il n’a plus de vraie conquête à entreprendre ou de grande aventure à vivre. « Il y a un lien entre la démesure des objets que la société contemporaine recherche frénétiquement, à tout prix, très vite, tout le temps, et l’insatisfaction qui s’ensuit : une anxiété qui ne trouve pas son nom et ses raisons, qui reste envahissante et incomprise. »

Qui n’a pas éprouvé cela ? Qui n’a pas expérimenté cette forme de tristesse ou de vacuité ressentie après l’obtention de l’objet visé ? Qui n’a pas ressenti à cet instant le sentiment qu’il y a quelque chose d’assez indéfinissable dans le cœur humain qui ne puisse se satisfaire de toutes les matérialités les plus séduisantes ? Décontenancé, noyé, déverticalisé, désintériorisé, anéanti par un état de fongibilité le désingularisant, l’homme hypermoderne s’entête malgré tout à accumuler ces choses et ces biens matériels qui se substituent à lui par leur omniprésence, le poussent dans les cordes et le rendent inutile à ses propres yeux. Et nous ne sommes encore qu’aux prémices de l’internet des objets et du transhumanisme. « Qu’il s’agisse d’art, d’environnement, de science ou de spiritualité, tout a été chosifié, fétichisé. » C’est l’un des scandales majeurs de notre époque : la réification, la marchandisation des hommes devenus des homo œconomicus dont l’unique fonction vitale est de consommer! Pourquoi n’écoutons-nous pas nos anciens, nos philosophes, nos esprits supérieurs ? Emmanuel Levinas écrivait dans le Temps de l’autre que « l’avenir c’est l’autre. La relation avec l’avenir, c’est la relation même avec l’autre » et clamait un « après-vous » pour définir au plus juste la civilisation. A la fin de l’ouvrage, nous comprenons mieux le combat en l’homme entre ses pulsions de vie, l’Eros, et ses pulsions de mort, le Thanatos. Nous avons aussi la certitude que la psychanalyse a beaucoup emprunté à la religion chrétienne pour tenter de comprendre la complexité de l’homme. Quant aux analyses croisées des auteurs, nous préférons le pessimisme lucide de Dock sur l’état de notre société couplé à son empathie pour les hommes et sa passion pour son métier et ses patients, que l’attirance systématique et idéologique « pour les Lumières » de Castarède.

Au final, nos deux auteurs athées restent à l’écart d’une vision clé : le génie singulier de l’homme ne peut pleinement se révéler et s’accomplir que dans le génie propre du christianisme. Les sciences humaines (psychanalyse, psychologie…) qui les passionnent et dont ils sont des représentants brillants paraissent vaines et devraient, à l’image de Blaise Pascal, une fois qu’ils en auront fait le tour, les mener tout droit à la religion qui est d’un ordre supérieur, et à la seule question qui vaille : Dieu ?


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