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Civilisation : romanité, chrétienté… américanité

Civilisation : romanité, chrétienté… américanité

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Dans son ouvrage Civilisation paru en avril 2017, Régis Debray, en préambule, cite deux écrivains visionnaires. Simone Weil, en 1943, dans les Ecrits historiques et politiques : « Il y va du destin de l’espèce humaine. Car de même que l’hitlérisation de l’Europe préparerait sans doute l’hitlérisation du globe terrestre, accomplie soit par les Allemands, soit par leurs imitateurs japonais –de même une américanisation de l’Europe préparerait sans doute une américanisation du globe terrestre. Le second mal est moindre que le premier, mais il vient immédiatement après. Dans les deux cas, l’humanité entière perdrait son passé. » Paul Valéry dans ses Cahiers en 1939 : « Je me demande si tout ceci, l’Europe, ne finira pas par une démence ou un ramollissement général. Au quatrième top, il sera exactement la fin d’un monde. » Avec Debray, nous sommes servis en érudition et en bons mots, ce qui rend sa démonstration particulièrement convaincante : « Tout nomadise, tout se croise, tout se diffuse, oui, mais tout ne va pas partout. Les civilisations ont des douanes invisibles (Fernand Braudel) et un filtrage sans filtre. » Debray prend l’exemple indien comme symbole de résistance à la standardisation américaine et nous nous délectons du phrasé, du rythme et des métaphores choisies : « L’american way of life a beau couvrir le corps de Mother India d’un tapis de malls et d’écrans, de pubs et de clips, de rocades et de fast-foods, il aura du mal à anéantir ce qui fait l’âme de ce môle d’humanité : l’émerveillement devant le cosmos, le rire devant la blague qu’est la vie, et qui fait de sa mort, pour chaque individu, une virgule et non un point. Malgré le global market et le consumérisme, l’Inde a quelque chance de rester une civilisation, au lieu d’une culture folklorique parmi d’autres. » Contrairement donc à d’autres civilisations tombées dans le folklore, peut-on comprendre à ce stade de notre lecture. Debray poursuit et décrit les « trois sédimentations » qui constituent la « civilisation chrétienne » : « Au départ un rituel judaïque, la proclamation scripturaire pratiquée par Jésus, à savoir la lecture d’un passage de l’Ecriture interprétée à la lumière de l’actualité, dans une homélie, le jour de Sabbat, à la synagogue ; puis un mouvement philosophique, au IIème siècle, intégrant cette dissidence judaïque à la sphère de l’hellénisme, dans la langue et les catégories grecques ; et c’est en incorporant cette théologie dans la langue et le droit romains qu’elle a pu, troisième temps, IIIème siècle, se porter candidate à la succession de la « civilisation romaine ».

Romanité, chrétienté puis américanité, voilà le triptyque qui fait, pour l’auteur, 2000 ans d’histoire en Europe. Debray considère néanmoins que l’Europe a cessé de faire civilisation (ou au choix, est devenue un folklore, on y est !) dans la période allant de 1919, date à laquelle Paul Valéry publie La crise de l’esprit, à 1996 où l’américain Samuel Huntington offre au monde son ouvrage aux effets sismiques : Le Choc des civilisations. Dans ce laps de temps de moins de 80 ans, une véritable révolution astronomique s’est opérée : égalitarisation technique croissante des peuples via le numérique et maintenant le cyberespace, nivellement général et déculturation des esprits à l’échelle mondiale, accroissement supersonique des moyens de communication… Nous sommes désormais bien loin de l’influence de Rome, ses institutions et ses lois, du christianisme et ses notions de conscience et de dignité de la personne, de la Grèce enfin, avec sa science pure, ses axiomes et ses théorèmes. Plus éloignés aussi des Maurras, Kessel, ou Jouvenel qui ne voyait de l’Amérique qu’un « titan du monde matériel, resté lilliputien dans l’ordre de l’esprit ». Nous avons délibérément choisi (et c’est grand crime pour la France qui fondait son génie singulier sur l’esprit, la littérature et les arts) de communier avec dévotion à la culture hégémonique américaine. Debray regrette amèrement le désalignement de planètes qui s’est produit dans cette période : « En 1919, il y avait une civilisation européenne, avec pour variante une culture américaine. Il y a en 2017 une civilisation américaine, dont les cultures européennes semblent, avec toute leur diversité, au mieux, des variables d’ajustement, au pire, des réserves indigènes. Sur un échiquier, cela s’appelle un roque. Sur un champ de bataille, une défaite. ». Au rayon statistiques, notre essayiste offre matière à réflexion : «  La différence d’échelle n’entame pas l’appétit de conformité. En volume, la France était et demeure par rapport aux Etats-Unis ce que la banque Lazard est à Goldman Sachs, Monoprix à Walmart, France Télévisions au Networks, Les Rois Maudits à House of Cards, Nanterre à Harvard, et Johny à Elvis. Grosso modo, dans un rapport de un à cinq. » ; « La France n’a pas seulement, en un battement de paupières, remplacé ses paysans (26% des emplois en 1950, 2,9% en 2002) par des « rurbains », l’épicerie du coin (87 000 en 1966, 14 100 en 2006) par le supermarché (1 en 1957, 10 500 en 2000), le plein-emploi par un fort taux de chômage (en 1965, 1,7% de la population active pour 10,2% en 2016), et multiplié par quinze le nombre de ses étudiants (150 000 en 1950, 2 400 000 en 2013). »

Il est évident que le Français n’habite plus en France, l'Homo œconomicus (ce citoyen français devenu citoyen du monde anglo-saxon) qui habite l’anglais règne en France : « Le triomphe d’Homo œconomicus caractérise et résume l’ère nouvelle. Il est assumé, éclatant, offensif et, pour ainsi dire, de fondation dans la République américaine ; dérivé et de seconde main dans la République française, qui fait de son mieux pour se mettre à niveau. Le royaume de la rhétorique a doucement rallié l’empire de la statistique. Au commencement était le Verbe. Au commencement sera le Nombre. » ; « C’est au moment où se célèbre " la fin des idéologies " que l’on voit le triomphe de la plus inclusive de toutes, l’économisme. Une grande part de la vie médiévale échappait à l’emprise du clergé et des commandements divins ; quelle part de la nôtre peut-elle se soustraire au chiffrable ? » La conséquence directe du tout économie et du tout-marchand, c’est la déverticalisation des êtres humains dans nos sociétés modernes. Régis Debray ne croit pas au complot (ce qui est surprenant de la part d’une telle intelligence) cher à Bernanos (« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne, si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration contre toute espèce de vie intérieure. »), mais à un « effet mécanique d’un support photosensible qui est capable de réinventer les âmes. L’homme creux est un cadeau de la photographie, qui se moque de ce qu’il y a ou non à l’intérieur. Ce qu’elle met en valeur, c’est l’extérieur, le physique, le look. La vie intérieure, cela ne rapporte rien (Homo œconomicus) car cela ne se montre pas […] Le nombre s’attendrit par l’image. L’émotion visuelle, chaque minute distribuée, nous empêche de mourir de froid. C’est le supplément de chair dont l’abstraction numérique a le plus grand besoin. »

Dans un tel contexte d’économisme et de perte de transcendance, le politiquement-correct peut allègrement et librement régner en maître. Tout repli national ou identitaire qui permettrait de sauvegarder les fondements de notre pays, est ainsi violemment condamné par l’idéologie progressiste diversitaire. On assiste à une pathologisation du conservatisme réduit à une série de phobies ou de mauvaises passions. La seule religion acceptable et promue par la police de la pensée est celle des droits de l’homme et de son succédané le multiculturalisme. Pour preuve, les députés LREM ont adopté, durant l’été 2017, un amendement au projet de loi de moralisation qui prévoit une « peine d’inéligibilité » en cas de manquement à la probité qu’impliquerait « les faits de discrimination, injure ou diffamation publique, provocation à la haine raciale, sexiste ou à raison de l’orientation sexuelle ». En clair, et c’est très grave, si vous êtes conservateur ou simplement inquiet face aux ravages provoqués par l’immigration de masse, ou que vous êtes défavorable au mariage pour tous ou à cette folie absolue qu’est le Gender, et bien vous êtes désormais passible de la loi et possiblement inéligible à un mandat dans notre beau pays. Fait-on plus sûr et plus abouti soft-totalitarisme ? Tocqueville en fin visionnaire avait tout vu de cette ère du vide qu’engendrerait l’hyper-démocratie…. Multiculturalisme, politiquement correct, idéologie libérale libertaire présente dans tous les domaines de la vie, s’appuient désormais sur la loi et constituent le programme d’une phase plus avancée de la déconstruction à l’œuvre depuis quarante ans. Il s’agit ni plus ni moins que d’éradiquer toute trace du passé. Digression faite, et triste réalité appréhendée, revenons à Debray qui perçoit bien le réflexe d’autoprotection qu’a notre pays : « Il arrive souvent, en effet, qu’une vieille civilisation, prise dans le mainstream d’une offre nouvelle et mieux-disante, doive se replier sur son « identité nationale », tel un périmètre de sécurité. Elle narcissise ses petites différences, stylise ses totems, théâtralise son accent. La France semble faire sienne cette logique de survie. » 

Pour notre intellectuel qui le déplore, la dream team de l’époque réside dans le « duo économie/morale en un seul exemplaire rassemblé. Inspecteur des finances, oui, mais avant, boy-scout en culotte courte ; manager inflexible, mais après, conscience écolo ; banque Rothschild, mais pendant, fonds d’investissement éthique. Médiamétrie + moraline. Business Plan + Mère Teresa. Ce chaud-froid mène aux plus hautes fonctions. » Nous le répétons souvent, c’est cette attirance de l’époque pour le mensonge en même temps que sa répugnance pour la vraie morale, celle d’Aristote et des Pères de l’Eglise catholique, qui génèrent ipso facto l’anarchie et la déréliction du pays.

Sur la nécessité du tragique de l’existence, ou sur la nécessité de la mauvaise nouvelle précédant la proclamation de la bonne, dirions-nous avec Maximilien Friche, Debray cite à la volée quelques auteurs français de premier plan : « Flaubert : le bonheur est une monstruosité ! Punis sont ceux qui le cherchent ; Jules Renard : l’homme heureux et optimiste est un imbécile ; Léon Bloy : le monde moderne est une Atlantide submergée dans un dépotoir ; Proust : car le bonheur seul est salutaire pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit ; Cioran : celui à qui tout réussit est nécessairement superficiel. » Une fois établie cette nécessité du tragique et du malheur, d’ailleurs parfaitement consubstantiels à la destinée de l’homme, de sa finitude (le « Wir sind geboren zu sterben » d’Heidegger), reste à voir où nous conduit ce noir tunnel dans lequel nous avançons. Debray qui voit l’immigration comme un authentique problème si elle n’est pas jugulée, est, semble-t-il, comme tout intellectuel empêché (pour reprendre le mot de Renaud Camus) peu inquiet des velléités conquérantes de l’islam et de sa capacité à remplacer la civilisation européenne. Cette atténuation du risque est, à nos yeux, autant due à sa condition d’intellectuel empêché qu’à sa conviction que « L’islam n’a pas de pouvoir civilisationnel suffisant. » pour nous extirper du confort consumériste. Oui, mais le nombre, cher Régis, le nombre ! C’est le nombre qui obtient, en hyper-démocratie, toujours le dernier mot ! N’omettez point ce paramètre ! Aujourd’hui en 2017, 10 millions de musulmans en France, et demain, 12, 15, 20 millions… Autre erreur étonnante (ou volontaire pour rester dans les normes acceptables et n’être pas ostracisé définitivement), l’argument du choc islam/islam, autrement dit chiites/sunnites, qui nous protégerait d’un Grand Remplacement puisque l’islam ne parviendrait pas à s’unifier. Nous suivons plutôt, a contrario, le réalisme de l’intellectuel algérien Boualem Sansal qui affirme que, par tactique et ambition d’une Oumma mondiale, l’islam opérera sous peu de décennies sa fusion. Nous donnons donc rendez-vous à Régis Debray dans ce futur proche, afin de mesurer avec lui, nos enfants et petits-enfants, ainsi que les siens, si cet islam devenu hégémonique par la démographie manque alors de « pouvoir civilisationnel ».

Sur la nécessité de la rédemption/résurrection, nous ne voyons, en cette époque devenue folle, que l’espérance chrétienne pour contrer la démence mentale qui nous guette, ou qui nous ronge déjà de l’intérieur. Debray, quant à lui : « Sans le dogme de l’Incarnation, sans l’idée d’une histoire habitée par l’Esprit, un Christ qui est parole au cœur du monde, verrions-nous encore un enjeu dans ces jeux de princes en lutte pour la domination du monde ? »

La vérité est là, tapie et prête à ré-éclore, pour peu qu’une légère étincelle lui rende son incandescence ; c’est là, dans ce christianisme, dans son génie qui propose à tous les hommes de bonne volonté la figure incarnée du Dieu-Amour, que demeure, par ailleurs, la seule réponse acceptable à la question du Mal.


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