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La route

La route

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« Accroché à la barre de poussée du caddie, il y avait un rétroviseur de motocyclette chromé dont il se servait pour surveiller la route derrière eux. » Cormac McCarthy publie en 2006 son roman apocalyptique La Route. Que faire lorsque tout a été dévasté par un feu démoniaque et que les rares survivants errent comme des âmes en peine, s’entretuant pour certains, se cachant pour d’autres ? L’homme et son fils, eux, ont décidé de suivre la route qui les mène vers la côte. Pourquoi marcher sans cesse et risquer tous les périls plutôt que s’arrêter, se sédentariser et essayer de survivre ? C’est l’un des mystères auxquels le lecteur est confronté, comme si le mouvement était synonyme d’espérance. Dans cet univers de chaos absolu, où l’horreur et la peur sont les horizons quotidiens, l’espérance constitue paradoxalement le cœur du récit. D’abord, il y a la relation filiale entre le père et le fils. L’extraordinaire déploiement de douceur et de prévenance dont ils font preuve l’un envers l’autre dans les situations les plus dures tranche puissamment avec un paysage désolé qui témoigne d’une humanité disparue. Ensuite, il y a cette foi en un quelque chose qui pourrait advenir et être meilleur. Elle est cette fine pointe, « la petite fille espérance » de Péguy, qui confère un souffle profond au récit. Subtile alchimie des petits gestes d’amour dans l’incarnation : protéger l’autre, se protéger, se nourrir, nourrir l’autre, regarder, se regarder. Vibrations imperceptibles de l’âme toujours vivante : « Un seul flocon gris qui descendait, lentement tamisé. Il le saisit dans sa main et le regarda expirer là, comme la dernière hostie de la chrétienté. » Mais la neige revient en hiver à qui sait attendre et contempler, ritournelle des saisons, circularité que le cœur humain connaît, retour des choses, la vie après la mort et la mort après la vie, résurrection bienheureuse ; même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or. Toujours, ultimement, par-delà l’indicible abjection, le choix de l’amour.

Croire au miracle : « Il se dit que les sectes sanguinaires s’étaient sans doute mutuellement consumées. ». Le souvenir diaphane de celle qu’on a chérie participe de la possibilité du miracle : « Dans ses rêves quand sa pâle fiancée venait vers lui elle sortait d’un dais de feuillage verdoyant. Ses mamelons frottés d’argile blanche et ses côtes peintes en blanc. Elle portait une robe de gaze et sa sombre chevelure était maintenue très haut par des peignes d’ivoire, des peignes d’écaille. Son sourire, ses yeux baissés. » Entêtant, l’invincible espoir : « L’enfant avait ses propres illusions. Comment est-ce que ça serait au sud ? Y aurait-il d’autres enfants ? Il tentait d’y mettre un frein mais son cœur n’y tenait pas. Qui aurait eu le cœur à ça ? » Et le bien et le mal, écheveau à démêler : « Il était assis, encapuchonné dans la couverture. Au bout d’un moment il leva la tête. On est encore les gentils ? dit-il. Oui. On est encore les gentils. Et on le sera toujours. Oui. Toujours. D’accord. » La mort à l’œuvre, jamais repue, rythmant jusqu’à la folie les cauchemars récurrents et qui dispute le premier rôle à la lumière : « Il commençait à penser que la mort était enfin sur eux et qu’ils devraient trouver un endroit pour se cacher où on ne pourrait pas les trouver. Il y avait des moments où il était pris d’irrépressibles sanglots quand il regardait l’enfant dormir mais ce n’était pas à cause de la mort. Il n’était pas sûr de savoir à cause de quoi mais il pensait que c’était à cause de la beauté ou à cause de la bonté. Des choses auxquelles il n’avait plus aucun moyen de penser jamais. » Croire aux cieux, croire en Dieu, croire à la communion avec ceux qui sont morts lorsque par quelque providence le père et le fils trouvent des vivres dans la maison abandonnée d’une famille qui, comme partout ailleurs, a été décimée. Une prière adressée avec ferveur à cette famille défunte qui sûrement saura du ciel qu’elle a sauvé des semblables : « Chers amis, merci pour toute cette nourriture et toutes ces choses. On sait bien que vous aviez mis tout ça de côté pour vous et que si vous étiez ici on ne serait pas en train de le manger même si on avait très faim et on regrette que vous n’ayez pas pu le manger et on espère que vous êtes en sécurité au ciel avec Dieu. Il leva les yeux. Tu crois que ça va ? dit-il. Oui. Je crois que ça va. »

Espérer, envers et contre tout : « Il s’arrêtait et s’appuyait contre le caddie et le petit continuait puis s’arrêtait et se retournait et l’homme levait les yeux en pleurant et le voyait là debout sur la route qui le regardait du fond d’on ne sait quel inconcevable avenir, étincelant dans ce désert comme un tabernacle. »


Huysmans peut-il survivre chez Houellebecq ?
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A TROJAN FEAST, de Joshua Cutchin
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