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Les brumes intemporelles

Les brumes intemporelles

Par  

Olga Tokarczuk, Récits ultimes, Noir sur Blanc, 2007, 253 pages, 18 €. Traduit du polonais par Graźyna Erhard.

Ida cherche péniblement comment s’extraire de sa voiture catapultée dans le fossé enneigé.

« Elle parvient sans peine à détacher sa ceinture et à se glisser à l’extérieur, dans la neige. Se tenir debout lui est impossible ; elle s’affaisse sur les genoux. D’un revers de la main, elle s’essuie la bouche qui est pleine d’un liquide épais et tiède elle a dû se mordre la langue lors du choc se dit-elle. »

A partir de là, ce ne seront plus que souvenirs où la mort et la vie s’enchevêtrent, et agonie :

« On a approché le nouveau-né de son visage, on lui a demandé de le toucher. Ida n’osait pas ; puis, surmontant sa crainte, elle a effleuré, d’un geste indécis le petit pied et le minuscule talon. On lui a ensuite mis le bébé sur le ventre.
Les poils de la chienne ressemblent à une vieille laine détricotée, tout emmêlée, à de la filasse. Aux endroits où le pelage est clairsemé, on voit la peau tendue, tel un bas noir moulant les os du crâne. Ida caresse la tête hirsute de la chienne et s’adresse à elle en l’appelant par son prénom, mais celle-ci ne réagit plus. »

Trois récits dont les héroïnes forment une trame ancestrale. Mère, grand-mère et arrière-grand-mère. Des lettres au lieu de titres ou de numéros forment le nom de PETRO pour les chapitres déclinés sur la mort. Paraskewia, dite Parka, la mère d’Ida est une Ukrainienne exilée en Pologne. Son mari, Petro, vient de mourir. Les lettres sont celles qu’elle trace sur la pente enneigée pour faire connaître au monde le destin de Petro arrivé à sa destination ultime.

« Petro est mort en soirée. Et c’est mieux ainsi. S’il était mort le matin, je serais restée seule toute la journée du dimanche. Alors que comme ça, en soirée, c’était mieux pour lui comme pour moi. [] A quel moment l’homme commence-t-il à mourir ? Voilà une question qui m’a toujours préoccupée. Un tel moment, sans doute très court, insaisissable, imperceptible à l’œil nu, existe à coup sûr. »

Olga Tokarczuk dans Récits ultimes termine par la vie de Maya, fille d’Ida en Malaisie avec son petit garçon de onze ans. Mort sous le soleil, mais mort tout de même. « Cette posture, la tête rejetée en arrière, est en fait une réaction de défense – tout à fait inconsciente – contre la noyade. »

Ce sont les petits singes qui crispent les réactions de Maya souffrant de blessure intime tout comme sa mère et sa grand-mère les deux autres héroïnes.

Olga Tokarczuk délivre un roman tout en strates psychologiques où l’intime se mêle au quotidien dans une palette de douleurs et de joies en sous texte. Le film de la vie se déroule aux gré des pensées enveloppées de brouillard et de neiges glacées ou de soleil irradiant les mers bleutées du Sud.


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