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Mise en ligne spéciale poésie


Les Volponi, d'Aurélia Gantier

Les Volponi, d'Aurélia Gantier

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Dans ce roman, deux familles vont se rencontrer et coexister de manière plus ou moins harmonieuse. Il y a d'abord Philippo Panzone et son épouse Rita. Ceux-ci ont neuf enfants dont l'aîné, Luciano, pourrait être assez facilement qualifié de voyou ; le deuxième, Giuseppe, est le protecteur de la cadette Crocefissa.

En face, s'il on peut dire : la famille Volponi. Chez ces forgerons de père en fils, le rejeton Marcello  est violent, dépourvu de respect pour les femmes qu'il subjugue pourtant sans difficulté grâce à ses talents de séducteur.
Comme on peut s'y attendre, Crocefissa et Marcello entretiennent une liaison, ce qui n'empêche pas ce dernier de rester, en quelque sorte, polygame. En ce qui concerne Crocefissa, la situation est différente : en tant que fille, elle est contrainte à la dissimulation et à la discrétion la plus rigoureuse. Mais bang, elle se retrouve enceinte. Traitée de putana par sa famille, il faut tout de même sauver l'honneur : un mariage sans joie sera organisé. Marcello demeure un rustre.
Crocefissa donne naissance à Rosaria (le prénom a été choisi par Rita, la mère de Crocefissa). Viennent ensuite Pierre, un enfant peu désiré car trop rattaché malgré lui au scandale Rosaria, et Anne (désirée). Par la suite naîtra Marie-Claire.
Des prénoms italiens, puis français ?…

Nous sommes en 1947. Il est vrai qu'à la lecture du roman, nous l'apprenons dès les premières lignes. Si l'information est ici quelque peu retardée, c'est parce que Les Volponi me semble se structurer sur un conflit d'échelles. Dans un emboîtement de perspectives, nous voyons de manière simultanée le microcosme que constituent ces deux familles, elles-mêmes enchâssées dans la communauté endogène des Siciliens de Tunis pendant, donc, l'après-guerre. L'existence est âpre ; le peu de romantisme susceptible de s'y développer, compte tenu des tabous relationnels, y prend de suite des allures de psychodrame familial. Aucune moquerie dans ce constat, mais l'horizon (apparemment) jamais repoussé des protagonistes fait oublier à ceux-ci qu'ils évoluent dans un monde bien plus grand qu'eux, à commencer par la ville elle-même où se côtoient plusieurs communautés. La capitale tunisienne se trouve à son tour soumise à la politique internationale, en particulier aux premiers remous indépendantistes.

L'Italie des origines connaît désormais le déclin, et ce à la faveur de la France dont le protectorat est une expression de l'influence culturelle. Ce qui explique l'opportunisme des prénoms français désormais choisis par les époux Volponi. Le vent est en train de tourner, lentement émerge en eux la conscience de courants historiques auxquels il va bien falloir s'adapter. À ce titre, le neuvième chapitre reproduit le discours de Pierre Mendès France, alors président du Conseil, prononcé le 31 juillet 1954 au palais de Carthage. Pour autant, les personnages de ce roman resteront identiques à eux-mêmes. Qu'est-ce qui est le plus fort, ici ? L'individu ? La famille ? La géopolitique ? Les femmes ou les hommes ? La lecture des Volponi donne l'impression d'un monde dans lequel des substances corrosives, au contact les unes des autres, s'annulent par une sorte d'indifférence gigantesque, ou réagissent de façon violente, en fonction de leur nature, de leur provenance.
« Les Siciliens de Tunis, ni Siciliens, ni Tunisiens, ni Français, ni rien, réalisaient pour la première fois le déracinement qu'on leur imposait. Ils rejoignaient l'Histoire sans le savoir. »
Aurélia Gantier s'est inspirée de ses propres archives généalogiques pour écrire ce roman, le premier d'une trilogie. Les personnages qui voient le jour sous sa plume sont à la fois réalistes et emblématiques, mais il est clair que nous ne nous trouvons pas dans un récit épique de construction nationale comme le sont par exemple les romans de James A. Michener. Non pas que ce soit une faiblesse du texte, mais Les Volponi n'a pas vocation à faire passer le souffle de ces migrations d'est en ouest qui auront par ailleurs tellement marqué notre humanité. Le contexte est très différent. Non, ici, tout est modeste et dur, il s'agit de vivre au mieux pour ne pas avoir à sous-vivre. La migration est verticale, d'abord d'une position nord vers le sud. Elle n'a pas la même ampleur kilométrique, mais, à l'échelle de Philippo et Rita Panzone, elle représente un enjeu redoutable. Le second mouvement consistera à remonter vers le nord (et même au-delà du sol primordial que constituait pour la première génération la Sicile), apprendre à être ballotés par des forces historiques planant de manière invisible mais déterminante.

L'ambiance finalement pas très joyeuse de ce premier tome laisse présager une suite tout aussi sombre malgré la promesse du Rêve Français, malgré les désirs de seconde jeunesse que nourrit Marcello Volponi. Pour ce qui est de restituer la Tunisie d'après-guerre, Aurélia Gantier entre avec brio dans le vif du sujet, dès la première page et jusqu'à la fin du livre. Particulièrement intéressante est, à mon avis, la différenciation qu'elle opère entre le centre de Tunis, ville de déploiement de la culture, des cultures, siège d'institutions qui s'apprêtent à résonner de tout le fracas de la décolonisation, et les paysages de faubourgs dépourvus de toute attraction touristique facile, là où en fait se déploient les ressorts dramatiques à échelle humaine. Par le biais de son narrateur (qui nous est contemporain), elle note également fort à propos les changements plus subtils, de nature psychique, allant de pair avec le changement d'époque. (Par « psychique », il ne faut pas uniquement comprendre ici la somme des ressentiments indépendantistes mais bien l'instauration mystérieuse d'un climat de modernité, manifesté jusque dans le phénomène ovni, sur lequel il y aurait beaucoup à dire, bien que celui-ci ne soit pas du tout un point central du roman.)

Les Volponi, si on s'attarde un peu sur le patronyme, peuvent faire penser à ces débrouillards par excellence que sont les renards des zones arides (ou de n'importe quelle zone : on le sait au moins depuis Ben Jonson et son Volpone!). Nous attendons ce que cela va donner dans l'air rafraîchi de Paris.


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