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L’invention de l’individu moderne

L’invention de l’individu moderne

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L’individu moderne est sans doute une invention récente dont on trouve des fondements théoriques en particulier chez Hobbes et Descartes.

Avec Descartes, l’homme n’est pas seulement coupé en deux. Il est aussi coupé du monde, d’une certaine manière, un monde qu’il ne s’agit plus de connaître pour se conformer à un ordre mais pour le transformer. Extérieur au monde, l’homme cartésien ne se retrouve lui-même que dans la solitude du cogito.

L’individu cartésien est autonome ; il se donne ses propres lois, et il est à lui-même son premier moteur. Comme le signifie la liberté d’indifférence, le mouvement de la volonté a son origine non pas dans une aspiration préalable au bien, qui fait de l’homme aristotélicien un animal moral et politique, mais dans la pure et arbitraire décision de la volonté.

Le matérialisme de Hobbes ouvre la voie à une idée encore plus radicale de l’individu : comme il n’est qu’un corps (Hobbes est matérialiste), sa liberté consiste à ne pas être contrarié dans le mouvement qui procède de la nécessité de sa propre nature1.

Celle-ci est motivée seulement pas le souci de rester en vie et, d’une manière générale, d’éprouver cette vie au travers de la jouissance. Le droit de l’individu cesse d’être une exigence de justice pour devenir le droit de ne rencontrer aucun obstacle dans la réalisation de ses désirs, sinon le droit semblable d’autrui.

Le première conséquence est que cet individualisme est antisocial : autrui n’est pas mon allié en vue d’atteindre un bien commun, il est un rival que je supporte.

La seconde conséquence est bien aperçue par Tocqueville voit combien cet peut prêter le flanc à la dérive totalitaire de nos démocraties modernes, mais surtout par Arendt qui a montré comment cet individualisme produit la « société de Masse », matière première des régimes totalitaires.

La société de Masse, dont Arendt dit qu’elle est un agrégat d’individus surnuméraires, résulte de la disparition des classes sociales par lesquelles l’homme pouvait jusqu’ici s’identifier.

Lorsqu’elle analyse l’individu moderne, celui-là même qui forme la masse des régimes totalitaires, Arendt relève quatre caractères :

L’abandon : l’homme moderne n’est pas abandonné au sens d’isolé, mais il est abandonné aux processus et mécanismes sociaux. L’abandon est le renoncement à soi-même comme sujet de ses actes.

L’excitabilité et le manque de critères : réactif aux stimuli en termes de comportement et non d’agir libre, il répond sur un mode comportemental à la sollicitation de ses intérêts particuliers et de ses besoins. Le comportement est lui-même déterminé par des ressorts psychoaffectifs et non critiques.

L’aptitude à la consommation : La consommation de masse est le fruit du passage de la Cité à la société, cad d’une organisation qui n’est pas faite pour l’action mais pour la vie biologique. La société de consommateur est donc avant tout une société de travailleurs, qui ne voient dans le travail que la seule activité possible et ignorent donc toute activité plus élevée comme l’œuvre ou la politique.

Enfin l’égocentrisme, qui consiste à ramener toute chose à soi.

Ces caractères contribuent à l’apparition d’une société de masse, d’abord parce qu’ils provoquent l’évanouissement de la notion de monde commun.

Un homme isolé et croyant avoir sa propre vision du monde, ne voit pas le monde. Le monde ne se donne comme réel que dans l’entrecroisement des paroles plurielles. Seule la discussion entre les hommes permet d’éclairer les choses du monde sous l’angle du sens qu’elles peuvent avoir pour les hommes.

« Il est le produit de l’effondrement de la société de classes et du système des partis hérités du XIXème siècle, et il coïncide avec l’apparition d’une masse apolitique d’individus soumis à l’isolement et à l’atomisation, privés de toute appartenance. Mais ceci ne constitue pas cette société de classes en une sorte de modèle positif perdu. Elle portait au contraire en germes tous les éléments qui vont trouver leur assemblage dans le syndrome totalitaire : la populace, qui désigne pour Arendt le nombre croissant des individus maintenus en dehors du système d’identification et d’inscription sociale des classes et des partis, et dont le totalitarisme signera la revanche le jour où elle et ses valeurs prendront le pouvoir, la bourgeoisie et l’instrumentalisation croissante, à l’ère impérialiste, de la sphère publique au profit de l’intérêt privé, la corruption et l’hypocrisie comme marques signalétiques d’une société où les institutions sont de pures façades, l’individualisme raffiné de l’élite qui trouvera là l’occasion d’une étrange alliance avec la populace. »

« Cette "forme Masse" se constitue à travers la perte d’un monde commun et d’un espace public à partir duquel les hommes puissent vivre ensemble, mais aussi à travers le sentiment pour eux d’une radicale perte d’appartenance au monde qu’Arendt appelle désolation. »

« Dans la désolation, le moi est privé de la possibilité, que suppose encore la solitude, d’un dialogue de soi avec soi, où l’autre se trouve représenté intérieurement, car la solitude présuppose la possibilité attestée de l’amitié, qui confirme ou infirme, avant ou après, un tel dialogue intérieur, et sauve le moi d’une incertitude fondamentale quant à sa réalité et celle de ses pensées. »

« Ainsi, privées de monde ou de tradition, arrachées à leur moi, la masse des individus atomisés et isolés perdait toute forme d’intérêt et de conviction, et se trouvait ancrée dans une sorte de désintéressement que l’idéologie totalitaire allait bientôt compenser, sans la réduire. Un mépris généralisé pour soi et pour le monde, pour la vie et la mort, allait cultiver bientôt les apparences, trompeuses, ici encore, d’une forme d’idéalisme et de loyauté. »

Cette vision atomiste de l’individu profite à l’ultralibéralisme : Car l’égoïsme, l’indifférence aux autres (excepté à leur admiration) et le souci de son seul intérêt le rendent prévisible et surtout plus sensible aux sollicitations et aux prévisions du marché.

Nous vivons depuis un moment les effets pervers de cette fuite vers l’égalisation des conditions que Tocqueville entrevoyait déjà. En décrétant la supériorité de l’individuel sur l’universel, on abolit toute frontière entre ce qui est objectif et subjetcif, entre ce qui est réel et phantasmé, entre le laid et le beau, le rationnel et l’irrationnel.

Curieux mélange de Narcisse et de Prométhée, l’individu nouveau s’invente une société liquide dont toute rigidité est bannie. Or on a beau critiquer la rigidité de notre squelette, elle est quand même bien utile.

En 1983 déjà, Lipovetsky posait ce diagnostic dans L’ère du vide, qui nous semblera bien actuel :

« La contradiction dans nos sociétés ne vient pas seulement de l’écart entre culture et économie, elle vient du procès de personnalisation lui-même, d’un procès systématique d’atomisation et d’individualisation narcissique : plus la société s’humanise, plus s’étend le sentiment d’anonymat ; plus il y a d’indulgence et de tolérance, plus le manque de confiance en soi s’accroît ; plus on vit vieux, plus on a peur de vieillir ; moins on travaille, moins on veut travailler ; plus les mœurs se libéralisent, plus le sentiment du vide gagne ; plus la communication et le dialogue s’institutionnalisent, plus les individus se sentent seuls, en mal de contact ; plus le bien-être croît, plus la dépression l’emporte. L’ère de la consommation engendre une désocialisation générale et polymorphe ».

Nous souffrons d’un individualisme d’autant plus dangereux qu’il s’est emparé des institutions à leur plus haut niveau. Chacun conduit son scooter au mépris du destin commun…

  1. La liberté et la nécessité sont compatibles. Elles le sont dans le cas de l'eau, qui n'éprouve pas seulement la liberté, mais aussi la nécessité, de couler avec la pente le long du lit du fleuve ; elles le sont de même dans le cas des actions que les hommes accomplissent volontairement : celles-ci, procédant da leur volonté, procèdent de la liberté ; et néanmoins, étant donné que tout acte d'une volonté humaine, tout désir et toute inclination procèdent de quelque cause, et celle-ci d'une autre, selon une chaîne continue (dont le premier chaînon est  dans la main de Dieu, la première de toutes les causes), ces actions procèdent aussi de la nécessité . C'est pourquoi, à celui qui pourrait voir la connexion de ces causes, la nécessité de toutes les actions volontaires des hommes apparaîtrait clairement » Hobbes, Leviathan, II chap. XXI     

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