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Cauda, le peintrécivain

Cauda, le peintrécivain

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Il est bon d’être accueilli dans l’atelier pour faire le portrait de l’artiste. On y voit ses œuvres en vracs, et non suspendues aux cimaises d’une galerie, et l’on n’y voit des pièces à conviction qui révèlent les obsessions que le besogneux transforme en art, on y voit ce qu’il accumule, le trésor à son image. Je suis entré dans l’atelier de Jacques Cauda. L’antre regorge de livres et de peintures, il déborde, il est en permanence en crue, normal puisqu’exister relève du culot. Et pourtant j’y ai vite trouvé ma place. C’est ainsi que s’exprime la générosité de l’artiste. Là je suis à l’abris pour un moment. Dehors c’est le déluge. Je suis donc dans une arche et je confère à ce Jacques des traits de Noé, et à ses toiles, ceux de bêtes plus ou moins domestiquées, embarquées avec moi dans le sauvetage en cours.

Un paravent avec des toiles érotiques cache je ne sais quoi. Le tenancier aime les pieds de nez. Cauda, c’est un pseudo au démarrage. Cela veut dire queue. L’artiste est né en érotisme et en gauloiseries, il se prolonge en lettres et en esprit français, jamais dupe de rien et surtout pas de lui-même, le sérieux ici serait une faute de goût.

Au mur, très haut, il y a des portraits suspendus. Ce sont des jazzmens. Autant dire, des vivants à l’improviste. Cauda les a peints dans le climax de leur expiration. Cauda portraitise tout le monde comme il débarbouille. Rapidement pour ne rien gommer de ce que les êtres ne parviennent pas à digérer. Sa technique ? Pastel et collages. L’ancien homme de TV me confie qu’il a l’art du montage… certes, et du démontage aussi manifestement.

Avec le pastel, le peintre peint comme il écrit. Il a besoin du papier pour mettre sa matière en partage. Son expression favorite : peindrécire. Voilà ce qu’il fait sans arrêt. Il écrit comme il peint. Il peint comme il écrit. Dès lors son art pictural se tourne spontanément vers l’illustration. L’homme a illustré l’enfer de Dante. Là on plonge dans un mélange de mort, de sexe, de suisine… Des graphes viennent perturber le chaos. On pourrait rapidement penser à la BD… Moi, je vois Lascaux. L’atelier qui me protège des torrents dehors est une grotte et Cauda l’homo habilis. Il avoue avoir un rapport physique avec la matière pour accoucher de son œuvre, un rapport au corps qui passe comme une agressivité. Tu m’étonnes… cela passe par peindre et écrire beaucoup d’horreurs. Quel est le plus grand peintre selon vous monsieur Cauda ? Jack l’éventreur bien sûr ! Missa ita est. Il faut dire que le peintre a l’obsession des oiseaux… ce sont des ombres qui planent, des anges malins.

Il admire tout de même d’autres peintres que Jack… Goya, Le Greco, et j’aperçois par terre quelques réinterprétations de maîtres : Raphaël, Fragonnard, Velasquez. Il faut bien hériter avant de transmettre, ingurgiter avant de régurgiter en gargouille d’aujourd’hui. Et cauda lit beaucoup. Son atelier-arche est bibliothèque bien sûr. Il lit Sade, Céline, Proust, Joyce, Sollers, Rimbaud, Michaux, Montherlant, Cocteau, Renaud Camus, Nabe, Millet, Barbey, Huysmans, Villiers de l’Isle d’Adam, Rabelais, avec Dante comme réacteur, comme point commun.

Je pars alors qu’il pleut encore dehors. Je suis attendu plus loin. Et j’ai l’impression de ne pas avoir fait le tour du peintrécrivain. Il me faudra y revenir, percer le mystère, toucher l’être sensible derrière toutes ces toiles, ces livres, qui sont autant de peaux qui protègent de l’indélicatesse du monde.

 

  

  


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