Les naïades de la Wantzenau
Art contemporain Mauvaise Nouvelle https://www.mauvaisenouvelle.fr 600 300 https://www.mauvaisenouvelle.fr/img/logo.png
Les naïades de la Wantzenau
Après plusieurs kilomètres parcourus sous le soleil de juin, la chaleur de la fin de matinée commençait à peser sur les épaules du cycliste. Alors que je m'enfonçai dans le chemin forestier de la Wantzenau, un éclat d'eau apparaissait entre les arbres.
L'étroit sentier descendait vers un trou de verdure où chantait le ruisseau. Un rocher affleurait au-dessus de l'onde comme la proue d'un navire immobile. C'étaient ces deux signes, et nul autre, qui me rendaient un souvenir ancien. Ici même, dans cette eau claire, j'avais pêché jadis quelques écrevisses d'eau douce.
Le lieu conservait quelque chose d'irréel, comme un tableau oublié dans la nature par un aquarelliste distrait. Dans mon souvenir, les écrevisses avaient l'éclat de petits bijoux vivants. Aujourd'hui encore, malgré les années écoulées, la magie semblait intacte.
Dans la fatigue particulière du voyage au long cours, chaque instant prenait une densité singulière. Chaque détour de chemin paraissait contenir une promesse. La pause s'imposait d'elle-même. Je déposai ma fidèle bicyclette contre le tronc d'un hêtre et m'étendis sur la litière de feuilles que ménageait l'espace étroit entre les arbres. Le murmure de la cascade accompagnait aussitôt mon repos. Après la poussière des chemins et la vibration continue du pédalage, ce coin d'ombre ressemblait à une récompense.
Je fermai les yeux.
Un rire suspendit soudain mon demi-sommeil. À mi-chemin entre la veille et le rêve, j'ouvris lentement les paupières. Et ce fut alors que trois grâces entrèrent dans mon champ de vision !
Je n'invente rien, et je prie même le lecteur de me croire. À quelques pas seulement, trois jeunes femmes étaient venues se baigner dans la rivière. Ignorant ma présence, elles déposaient leurs vêtements sur la berge avant de s'avancer vers l'eau claire.
La vision me transporta aussitôt dans quelque tableau de la Renaissance. Les feuillages, les reflets mouvants de l'eau, la lumière tamisée qui filtrait entre les branches composaient autour d'elles un décor presque irréel. Tout semblait flotter dans une évidence silencieuse.
Certes, la fatigue de l'étape ajoutait sans doute quelques voiles à la scène. Pourtant, je n'inventais rien quant au fond de l'histoire. Les jeunes baigneuses étaient bien là, devant moi, et l'étrange harmonie du lieu paraissait les avoir appelées.
Deux d'entre elles s'élancèrent bientôt dans le courant. Leurs mouvements dessinaient à la surface de l'eau de légers sillons de mousse qui s'élargissaient entre les reflets du ciel. La troisième demeurait sur la rive. Elle regardait parfois dans ma direction sans paraître distinguer ma présence derrière le rideau de feuillages qui nous séparait. Je me demandais alors si ce qui se déroulait sous mes yeux n'était pas un tableau en train de se peindre lui-même. Finalement, je quittai ma couche de fortune.
— Hallo ! Bitte ! Sie haben Ihren Handy verloren !
L'une des jeunes femmes, déjà éloignée sur le chemin, se retourna. Elle revint sur ses pas afin de récupérer le téléphone portable oublié dans l'herbe. Elle me remercia d'un signe rapide, accompagné d'un sourire fugitif, puis disparut à nouveau entre les arbres.
Je demeurai quelques instants immobiles. Qu'aurais-je bien pu lui dire ? Que les naïades des tableaux ne possèdent pas de téléphone portable ? La question me fit sourire. Je repris ma place sous les arbres. Le clapotis de l'eau recommençait sa berceuse. Au-dessus du ruisseau, les feuillages filtraient une lumière verte où dansaient encore quelques reflets. Peu à peu, la scène se dissolvait dans la douceur du songe.
Avait-elle réellement eu lieu ? Ou bien la fatigue du voyage avait-elle entrouvert, l'espace d'un instant, quelque porte secrète entre le monde ordinaire et celui des anciennes légendes ? Je fermai de nouveau les yeux.
Et tandis que le murmure de l'eau poursuivait son récit invisible, il me semblait que certaines rencontres n'étaient jamais tout à fait fortuites. Elles surgissaient soudain au détour d'un chemin, puis s'effaçaient presque aussitôt, laissant derrière elles un parfum d'énigme. Peut-être étaient-elles tissées de l'intérieur par ce fil rouge que les légendes aiment à faire courir sous la trame discrète de nos existences, révélant parfois, au cœur même du réel, l'éclat fugitif du merveilleux.



