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Hommage à Jean de Viguerie


Huppert et lui, Isabelle et moi

Huppert et lui, Isabelle et moi

Par  

C’est une drôle de manie chez les écrivains de faire des livres. Sur tout. Comme si c’était leur seule et unique façon de s’exprimer. C’est une drôle de manie chez les apprentis écrivains de gloser. Sur tout. Comme si c’était la seule façon d’écrire pour être lu. Richard Millet, l’écrivain maudit, a écrit sur Isabelle Huppert pour clore une trilogie qui avait commencé par Bernard Menez et Depardieu. Moi, j’ai acheté « Huppert et moi » parce que j’aime Isabelle Huppert et parce que sa chevelure de feu était sur la couverture du livre. C’était un appel. Je n’avais pas totalement mesuré que le livre s’appelant « Huppert et moi », il allait forcément être question de l’auteur Richard Millet. Et il faut bien avouer que la lecture a confirmé ce que j’aurais dû avoir comme pressentiment, la seconde partie de ce titre, qui occupe une bonne part du livre, m’a été totalement indifférent. De la vie de Richard Millet, qu’il me pardonne, peu me chaud.

L’intérêt ici fut donc de mesurer l’incapacité de l’écrivain à dire, c’est-à-dire à circonscrire, la voix, le visage et le corps de l’actrice. Huppert intimide et nous contraint au silence. Millet l’a ressenti. Il doute de pouvoir écrire sur ce corps, ce visage et cette voix qui lui intiment le silence. Mais Millet, forcément amoureux, sait écrire cette incapacité à dire. C’est ainsi qu’il oriente notre regard vers le mystère muet de l’actrice. Visage ordinaire, corps ordinaire, Huppert nous est aussi familière que la fille d’à côté. Millet en fait sa sœur. « Huppert se tient dans la neutralité du désir : un no man’s land où elle a donné lieu à toutes les catharsis. En cela, elle est exemplaire. »(p77)

Il passe en revue chronologiquement l’ensemble des films où l’actrice a joué, des bons, des moins bons. Isabelle Huppert reste hors d’atteinte, inaltérée par les mauvais films, elle reste terriblement elle-même. Il n’y a pas d’échec quand on ne cherche pas à séduire volontairement. « Qu’est-ce qu’être soi ? C’est devenir ce qu’on est jusque dans le contraire de soi, voire en s’absentant : ce pourrait être là une définition de l’acteur autant que l’homme même ; et pourtant il y a chez Huppert une façon d’être soi en campant moins un personnage qu’en fondant sur celui-ci ce qu’elle est (…) » (p43) « Huppert n’est pas autre chose qu’elle-même, ce qui est considérable à une époque où règne la falsification. » (p62)

Les films qu’il visionne pour nous livrer ce double portrait de lui et son double féminin, Huppert, lui permettent de définir notre époque dans l’efficacité de l’aphorisme : « Les noces de la petite bourgeoisie et du nihilisme ont lieu dans les ruines du christianisme. » (p31) On goûte ainsi du Millet cash dans le portrait qu’il fait de l’actrice.

Huppert est évidemment une figure littéraire. Dès qu’il s’agissait d’adapter un livre au cinéma, on pensait à elle. Elle est toutes les femmes, elle est donc toutes les héroïnes de roman également. Une héroïne trop humaine, une héroïne qui rapproche la tragédie de notre vie ordinaire. L’héroïne de tel roman pourrait être la fille d’à côté. Par contamination, dans les films du quotidien, quand elle campe le plus vulgaire des personnages, elle continue de promener une dimension tragique. La vie ordinaire est élevée au rang de la tragédie. C’est ça Huppert si je voulais tirer plus loin la logique de Millet. Lui synthétise ce mystère de l’ordinaire mêlé à la tragédie ainsi : « Huppert est donc pour moi à la fois Ariane et le monstre au cœur du labyrinthe que chacun est à soi-même. » (p60)

Et sa voix ? Moi, c’est sa voix, sa façon de prononcer un peu morveusement, toujours en s’absentant, avec une obstination indifférente à l’autre… Voix ordinaire et pourtant reconnaissable entre mille. Lorsqu’elle hausse le ton, Millet note qu’elle devient vite désagréable. C’est vrai. Et quand elle chante ? C’est presque gênant, la chanson devient nue. Et nous aussi. On a peur que l’on nous voit en train de l’écouter. Il y a une telle impudeur. Comme dans les films, elle se contente d’être elle-même et de dire les phrases, de tenter l’air, a minima, de risquer le dérapage. Une voix funambule qui fait rougir, qui nous oblige nous aussi à ne plus jouer pour profiter de quelques miettes de tragédie humaine, qui abat nos masques pour devenir ce qu’on est jusque dans le contraire de soi.

Millet note que son pouvoir de séduction s’exerce surtout dans le registre pathologique


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