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Michel Bouquet, l'étonné incarné. Adieu, et merci

Michel Bouquet, l'étonné incarné. Adieu, et merci

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Mort de l'immense Michel Bouquet, passé superbement de Jean Anouilh à Ionesco, mais au service de tant d'autres, si bellement et si longtemps, aussi…Homme de théâtre, mis en scène par André Barsacq et servant aussi bien Le déjeuner de Senlis que Le Rendez-vous au château, ou bien Le Revizor, de Gogol, il passait allègrement de Molière à Maulnier, de Camus à Büchner, de Shakespeare à Vigny.

S'illustrant d'années en années, sans jamais faiblir, sans produire d'ennui ou de répétition, il avait tous les dons de présence et d'inquiétudes possibles, le ton ironique ou grinçant, la sévérité froide ou terrifiante, le sens des équilibres et les talents multiples de la surprise. Si un homme depuis 1944 au moins et jusqu'à voici peu de temps a su incarner les principes, les élégances et tout ce qu'exige l'art de la comédie, le sens dramatique et l'élan jusqu'au rythme aigu, acide ou austère du ton et du geste, et de la geste d'un comédien, ce fut bien Michel Bouquet.

Naître en 1925 et incarner aussi talentueusement les devoirs et les beautés d'un tel métier, avec le sens du respect dû au texte, allant sur scène comme un funambule princier jusqu'au bout, dans le souvenir des grands maîtres et des dignes auteurs, voilà qui force l'admiration.

Sans doute, le mot aurait surpris ce jeune homme, ce Puck tragique au regard sombre, ce vieillard devenu souriant mais sans renier ses capacités à faire peur, à émouvoir et à saisir.

Si le théâtre a été capable de remplir sa vie, il a su, je le pense fermement, lui, offrir aux spectateurs comme aux élèves qu'il a si bien réussi à former et à lancer, et même: forcer parfois à mieux comprendre leur art, leur vocation, leur métier et leurs devoirs, un amour immodéré des mots, un sens aiguisé et ajusté du mouvement, une certaine forme de courage dans la nécessité (pas un sentiment si facile ni si généralement partagé aujourd'hui) de dire et de lire, de mâcher et de sentir, de faire agir aussi un texte précis et net en soi.

Michel Bouquet, de qui l'on pourrait dire qu'on se demande quel auteur du théâtre pourrait manquer à son répertoire et à ses curiosités, de la Grèce antique à Pinter, ne pouvait que séduire ou qu'étonner, que prendre à plein et que laisser béat quiconque le regardait ou l'entendait jouer. Cela vaut pour le théâtre, avec une évidence d'étincelles, un sens fugace, mais aussi une force de la permanence, de la durée, d'une certaine éternité fragile de la scène et du jeu.

Il y avait quelque chose d'étrange et d'intense chez celui qui avait été un jeune homme aux allures douces puis terribles, aux silences comme aux regards prenants, aux élans cassés, et aux brusqueries sèches ou railleuses, devenu l'un des grands doyens de l'art scénique français.

Il y avait en lui quelque chose de l'insecte rare, de l'animal précieux, autant que de l'homme précis, mais surtout de l'être vif, et toujours inattendu.

Lecteur merveilleux, grand serviteur à haute voix des poètes, il plaçait aussi sa silhouette, sa personnalité intense et apparemment froide ou ténébreuse au service aussi du cinéma. De sa longue carrière, là encore que dire ?

Son aisance y était ébouriffante. Du tuberculeux du Monsieur Vincent de Maurice Cloche (1947), à Pattes Blanches, du duo Anouilh-Jean Grémillon, de Truffaut à Chabrol, d'Edouard Luntz à Henri Verneuil, de José Giovanni et Jacques Deray à Alain Corneau, nul ne manque dans sa filmographie, pas même Abel Gance ! C'est peu dire qu'il a bien mérité du cinéma ! Et de la télévision, ou encore de la discographie, de même. Il faut saluer et remercier Michel Bouquet, de sa longue, forte, émouvante, précise et précieuse présence qui s'efface, sans disparaître. Sans se perdre, ni mourir tout-à-fait.

Il fut l'étonné incarné, un cœur et un corps de haute précision, mais nullement une mécanique glacée. C'était un artiste entier, aux mouvements vivants, aux mots vibrants. Nous sommes sans doute nombreux à être plus tristes ce soir, en fixant quelque nuage ou quelque rayon solaire qui filent ! Adieu, Monsieur Bouquet, bon serviteur. Et le reste est silence…


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