Journal de bord 5
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Journal de bord 5
Des années que je boxe seul, que je joue avec mon ombre. Une vieille histoire. Déjà gamin, je boxais sur place des gueules en sang et à retardement. Celles que j'avais laissé filer hilares après m'être pris moi-même une belle saucée collective. Ils pouvaient rentrer chez eux tranquilles, le travail n'était pas terminé. La nuit, j'avais une seconde chance. Alors je les retrouvais. Pas les vrais. Mieux que les vrais. Les vrais augmentés par la haine. Je les coinçais entre le lit et l'armoire, dans le ring minuscule de ma chambre. Direct du droit. Crochet du gauche. Uppercut qui remonte du plancher. Je leur travaillais le foie, les côtes, le plexus. Je leur retirais chaque rire à coups de poings. Une vraie boucherie imaginaire. Je finissais trempé, essoré, vidé jusqu'à la dernière goutte, des cloches en acouphène. Alors seulement la colère me lâchait un peu. Parce que le matin revenait toujours avec ses gueules de travers, ses humiliations, ses coups bas, toute la petite entreprise humaine.Alors je recommençais. Je boxais en marchant, en mangeant, en rêvant. Jamais seul. J'avais toujours un ennemi en réserve.
Aujourd'hui, j'ai repris la boxe et il n'y a plus personne. Plus aucun fantôme à corriger. Plus aucun compte à régler. Seulement ma propre gueule dans un miroir. Une vieille connaissance. Une moitié de vie qu'on se fréquente. Je tourne autour d'elle, je feinte, j'esquive, je pique du jab. Les mots arrivent en même temps que le souffle. Les phrases naissent dans les déplacements. Certaines sur un pivot, d'autres sur un retrait du buste. J'ai parfois l'impression qu'une bande de vieux voyous me tient les gants. Hemingway qui gueule de couper dans le gras. Cendrars qui pousse dans le dos avec son moignon. Cravan surtout, le poète un peu trop haut perché. Ceux-là savaient qu'une phrase doit partir du ventre ou ne pas partir du tout. Quand je boxe dans le vent, mon corps s'affûte. À quarante ans il n'a jamais été aussi puissant. Les épaules s'élargissent, les bras gonflent, le cœur cogne contre les côtes. Pourtant je sais bien que ce n'est pas la force que je poursuis. La force est une illusion. Une dernière fanfaronnade de la viande avant l'addition.
Ce n'est pas contre moi que je me bats. Ni contre les autres. C'est contre le temps. Toujours lui. Le champion du monde toutes catégories. Et quand je bombe le torse devant le miroir, quand je contracte les muscles jusqu'à déformer mon reflet, ce n'est déjà plus mon visage que je vois apparaître. C'est celui de mon père. La fatigue dans les traits. Le corps qui penche. Les années qui s'accumulent comme du plomb dans les poches. Chaque muscle que je gonfle ressemble à une protestation. Chaque coup envoyé dans le vide à une réclamation absurde. Alors je frappe plus fort. Comme un imbécile. Comme si ça pouvait servir. Comme si un crochet du gauche pouvait retarder quoi que ce soit.



