Pérégrination printanière
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Pérégrination printanière
Pour rejoindre mon chien mort, j’enfile des guenilles et fonce aux limites du monde, dans la nature qui m’attend.
Pour comprendre la tenue clocharde de Céline, il faut l’avoir essayée. Les vieilles nippes décousues, déchirées et tachées libèrent d’un poids, celui d’être vous, cet inconnu. Mieux qu’une panoplie d’homme invisible, vos hardes moches – astucieux déguisement de cadavre –, vous transportent hors du temps, et vous redevenez ce que vous êtes : à peu près rien. Vous pourrez danser avec les ronces, pénétrer la boue, forniquer les arbrisseaux ; plus rien ne vous arrêtera. Les défunts endimanchés errent pour toujours dans les rayons chics du Géhenne-Marché ; vêtus d’une tunique sobre et sale, leur salut était assuré.
Je mets notre chanson, Monster Ballads, celle qui réveille l’émotion :
Out on the desert now and feeling lost
The bonnet wears a wire albatross
Monster ballads and the stations of the cross
Sighing just a little bit
Mon auto fend l’écume des champs, et je roule vitres baissées, priant le vent qui hurle de m’aider à semer les maisons. Les bois au loin se recroquevillent et bruissent au refrain d’or ; le soleil écoute. On escalade la pente qui mène au plateau des blés, derrière lequel se cache une rivière, celle où mon chien aimait patauger, enragé après son bâton, sa bûche, son tronc d’arbre à dépiauter.
Dès qu’on s’éloigne des hommes, les machines disparaissent. La végétation silencieuse reprend ses droits et avale la route, ce bitume qui se fendille en murmurant la malédiction d’une civilisation mourante. On est presque rendus. Quelques ruines se sont attardées au fond d’un virage. Devant les restes d’une ferme, une voiture garée attend, luisante comme une forge ; quelqu’un est passé voir le vieux qui persiste dedans, fromage oublié dans sa boîte. Est-il bien mûr ? automate empaillé ? Jamais je ne l’ai aperçu, volets clos et cour hérissée d’herbes folles ; dans quelle époque survit-il ?
On s’oriente droit au sud, aimanté par les tours du Mons Caninus, castel millénaire brûlé ou reconstruit selon les modes, déserté depuis peu par sa maisonnée psychiatrique, et rendu aux fantômes nuls en ménage mais enfin libres d’hululer tout leur saoul.
Nous sommes arrivés. J’éteins ma ferraille, et quitte mes chaussures trop neuves pour enfiler de vilaines bottes dont la couleur a disparu, dévorée par la crasse des années. Mes pieds glissent dedans, prêts à hanter où on leur dira.
On s’enfonce dans les replis de la Terre, dans la chute du coteau qui roule telle une vague, avec sur sa crête le château à voiles. On retrouve à leur place nos arbres patients, et ces vieilles pierres qui sont le chemin, et qui remontent le temps vers la surface pour caresser nos semelles, cette invention qui est aux pieds ce que le toit est à la tête. On salue du haut de notre petitesse quelques géants ligneux qui ne bougent que quand on est là, bruissent et dansent souplement, dandinent des feuilles, se tortillent aux branches qui soupirent de ne pouvoir nous étrangler. Nous saluent-ils ? essaient-ils de nous écraser ? Le soleil leur envoie ses rayons jaunes dans les pattes, harpes géantes qui miroitent à travers les distances galactiques.
Après le tunnel d’épines serpente le petit cours d’eau qu’on appelle Échandon, et qui s’est recouché depuis peu, fatigué d’avoir trop bu. L’eau musicale n’a pas changé, les mêmes cailloux jouent les mêmes notes. Autorisé par les fées qui gardent le val, on gravit le vieux pont aux deux arches, celui où la Pucelle passa clinquante, suivie de son armée. En bas, on entend presque ce souvenir liquide qui frétille, spectre du chien qui jouait là.
J’aimerais visiter ces lieux six siècles plus tôt, voir les chemins, les pièges, s’il existait quelques bicoques ? de croulantes cabanes remplies de manants, sauvages oubliés à l’écart de la chrétienté, bannis des hameaux qui vivaient d’oiseaux et de pêche, d’écrevisses et de lièvres, tolérés par l’abbaye qui possédait tout, et craignant ces diables de pillards anglais.
Après ma promenade historique, je reviendrais sur mes pas pour vérifier la disparition de mon auto, puis je marcherais, comme un lys dans sa vallée, jusqu’au village, pour le découvrir tel qu’il était au temps des guerres entre chevaliers. J’irais acheter du pain pour y goûter, et pour qu’on me brûle, à confesse pour m’accuser. Si l’on m’autorise à franchir l’Indre par le gué, j’irais voir sur l’autre rive, la terre où ma maison serait bâtie.
Amusé par ma rêverie, j’en oublie d’écouter la faune. Pour ne pas l’effrayer, je m’arrête tous les cent pas. Des choses et d’autres fouissent sous les feuilles mortes ; chacun cherche son âme remisée pour l’hiver. Aveuglés de ciel bleu, les oiseaux hurlent d’avoir survécu au froid, et j’ai presque envie de les imiter, tant l’existence ici-bas me comble de joie.
Je découvre qu’il serait bon de s’éteindre ici et maintenant, en pleine oraison printanière. Je pourrais m’étendre n’importe où, la tête dans les nuages, le cœur bouffi de vert, avec pour oreiller ce monticule de taupe. J’agoniserais lentement, sans douleur, transporté par le chant des fleurs nouvelles. Chaque cui d’oiseau serait une marche pour gravir le ciel, celui où nous attendent nos chiens : Hiki, Isi et Fara. Des buses aux fortes ailes porteraient mon corps au-dessus des montagnes venteuses, vers les profondeurs sans air, et je m’endormirais comme un enfant sur la banquette arrière, espérant qu’on n’arrive pas trop vite, bercé par cette symphonie du monde qui pousse.



