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Sarah Vajda, pythie rhapsode

Sarah Vajda, pythie rhapsode

Par  

« Peut-être, croira-t-elle un jour écrire un roman policier ou un roman courtois et, en elle, les morts une fois encore… »

 

Les morts, ces grands coupables, se réveillent pour nous parler à travers l’écriture inimitable de Sarah Vajda, enfant de mille ans dont la plume s’aiguise au souffle de leurs cris passés, sortes d’échos qu’elle seule – pythie rhapsode – semble entendre et sait modeler. Complaintes poétiques de toutes les victimes déportées, abattues ou gazées comme vermines, violées ou massacrées avant d’être ensevelies vivantes comme choses honteuses, et qui hurlent encore vers nous à travers leurs gorges obstruées de poussière, dans cet étrange roman au programme éminemment réjouissant, qui n’a pu que faire fuir (en 2006) le lecteur contemporain, cette espèce en voie de disparition.

Amnésie est l’écorché de cette horreur génétique qui s’hérite à travers les âges pour enflammer le cœur, tumeur métastasée de souvenirs qui nous pousse au-dedans pour tout faire resurgir et nous emporter avec elle vers des drames dont nous ne savions rien, mais qui ont peut-être fait de nous ce que nous sommes.

Vajda, depuis son théâtre fabuleux – sorte de jungle dont elle est le fauve roi –, parle en langues intimes, celle qu’on ne peut entendre résonner qu’en soi, pour que chaque personnage soit un héros primordial, celui que chacun sera le temps d’une minute, ou d’une vie.

La fin du livre, émouvante, achève le tour du cercle pour nous ramener aux commencements, en une renaissance aussi miraculeuse qu’une fleur de charnier, pour que l’espoir – damnation des curieux singes que nous sommes devenus – fasse se lever et marcher l’enfant toujours libre en Amnésie (pour combien de temps ?). 

On passe de la scène (certains passages hurlent qu’on les adapte, notamment le fameux duo « Brasillach et sa fan en prison ») au cinéma (dont le style de Vajda emprunte le concept de voix off, images habillées de musique pour esquisser les glissements temporels), avec comme dans la parole réelle de l’auteur (il faut la rencontrer), ces innombrables références kaléidoscopiques, comme autant de touches de pinceau pointillistes qui font qu’en reculant on voit apparaître le drame des personnages, jouets du Temps et fourmis grignotant leur sonnet, évidentes créatures à littérature.

L’insuccès de ce roman n’étonne pas, tant il effraie la mesure rabougrie du ton actuel, cette confortable barbarie où fainéantise et impatience sont les deux mamelles crevées. Vajda y Homèrise en totale liberté, suivant son rythme liquide fait de marées et de reflux intérieurs et il faut parfois s’accrocher aux branches pour ne pas tomber dans son courant frénétique, où elle seule peut marcher, tel un géant gambadant dans l’océan qu’il a lui-même déchaîné, bambin vaguelettant sa flaque d’eau. Nous, petits explorateurs sur coquilles de noix caravellesques, on se laisse balloter, on ne comprend pas tout, mais l’air est bon, et l’horizon blanc en vue. Des parfums délicieux nous attirent et on posera bientôt pied à terre, vers la fin, sur des sables moins mouvants, pour reprendre notre souffle et réfléchir à ce qu’on a vécu.

Tout cela est beaucoup trop pour l’époque, qui ne veut plus expérimenter ce genre de tempête, avec naufrage puis exil en sensibilité étrangère. Réduit à l’état microscopique, qui oserait descendre les rapides artériels d’un corps étranger ?

Le lecteur de 2026, burlesque bébé baveux, veut qu’on lui tienne la main, pour lui montrer le beau nuage en forme d’ours ou l’horrible meurtre mathématique. Vajda n’explique rien. En poétesse féerique, elle méprise les ficelles et préfère escalader les branches généalogiques pour trouver son Graal, la mémoire qui ne pousse qu’en haut du pic qu’on nomme vérité.

 

Amnésie , roman de Sarah Vajda, Ed. du Rocher


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