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Dans ma rue y avait trois boutiques

Dans ma rue y avait trois boutiques

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Journaliste au Figaro, Anthony Palou a été de 1991 à 1997 le secrétaire particulier de Jean-Edern Hallier. Dans son ouvrage Dans ma rue y avait trois boutiques, paru aux Presses de la Cité, il raconte sur le ton autobiographique ses pérégrinations dans les commerces et échoppes de son enfance à Quimper, puis de sa vie d’adulte à Nantes et à Paris. Dans une sorte de poujadisme pacifique, d’abord gai à l’évocation du foisonnement des rencontres insolites, puis nostalgique et finalement triste, il égrène toutes les disparitions, une à une, de ces lieux qui rythmaient la vie des cités et enrichissaient les rapports entre les hommes. Il met en balance de cet effacement l’affreuse transformation des villes, notamment leurs abords, faite d’implantations de supermarchés sans âme où se pressent des êtres anonymes semblant eux-mêmes vidés de leur âme.

« Il faisait étrangement beau ce jour-là. J’étais si fier que maman m’entraîne rue Chapeau-Route, puis rue Kéréon, à Quimper, Finistère. Je regardais les pigeons, les mouettes qui tournoyaient au-dessus de ma tête. Un nouveau monde me tendait les bras. Il y avait-là, merveille des merveilles, des petits commerces. Maman se rendit chez le boucher qui lui vendit un jarret de porc. Et nous nous sommes arrêtés dans cette drôle de boutique, une mercerie que je n’imaginais même pas en rêve. » […] « Il était trop tard. Le supermarché Leclerc allait envahir, à la périphérie, les villes moyennes. Le petit commerce du centre-ville allait déjà devenir une réserve d’Indiens. Toutefois ai-je ressenti cette glaçante certitude que les affaires du monde n’étaient dirigées que par quelques puissances démoniaques. »

Ecole de vie que ces premiers petits boulots qu’offraient les commerçants aux jeunes gens : « J’ai commencé à travailler à l’âge de quatorze ans. Je travaillais sévère aux halles de Quimper. Je me levais à quatre heures du matin, j’aidais mon père et mon grand-père. Je déchargeais des kilos de choux-fleurs et d’artichauts, très tôt, j’eus le dos rompu. J’étais tellement heureux car je voyais le visage de la fleuriste. Elle s’appelait Jocelyne, je crois. Je me glissais dans ses lilas, dans ses roses, dans ses orchidées, dans son cou rêvé. Nous étions en été. La nuit a toujours été mon enfance. L’odeur de l’aube, ce parfum de la viande, du saucisson, des abats, des champignons, des fraises… » Et de s’interroger, dans un élan mélancolique : « Qu’est devenue Jocelyne, cette jeune fille qui ne m’a jamais quitté des yeux ? »  Sempiternelle destruction, acharnement de la modernité à éradiquer le passé qui n’existe plus que dans les cartes postales sépia : « La boîte à musique a sombré dans les années 1980, toute grignotée par les centres culturels Leclerc, les Fnac… »

Bonheur des confessions de l’auteur préférant la réalité à toutes les images et virtualités, surtout la réalité de ses chères commerçantes : « Contrairement à mes camarades de lycée puis de faculté, je n’ai jamais eu d’attirance pour les actrices ou les chanteuses. Aucun fantasme. Rien, rien de rien. Lorsque la presse people dévoilait les charmes de ces célébrités, pouah ! Dès le début, j’ai toujours préféré la poissonnière, la bouchère, la boulangère de mon quartier, ou comme on disait, il y a deux siècles, la marchande d’allumettes. »

Et puis, Anthony Palou est arrivé à Paris : « Juste au-dessous de mon piètre logement, il y avait des facteurs de violons et de clavecins. Des marchands de partitions. J’essayais alors de lire la musique et c’est ainsi que, dans ma tête, je clavecinais Scarlatti, Bach, Mozart car j’avais appris, dès l’âge de cinq ans, le solfège. »

Notre journaliste se lance dans ce qui ressemble à une réhabilitation des petits et des invisibles, de leur formation souvent méprisée par les élites : « Mais il y a encore des efforts à fournir pour redorer le blason de certaines professions : faire comprendre aux jeunes qu’ils ne vont pas tous sortir de l’ENS, d’X, de la faculté de médecine ou de l’ENA. Secundo : ne plus considérer les CFA, CAP et autre BEP comme les voies de garage de l’Education nationale. » Tout se tient : favoriser le localisme et le ré-enracinement en reconstruisant des parcours de formation, des métiers, des artisanats et des petits commerces au plus près des gens, particulièrement dans les zones rurales et péri-urbaines, voilà qui constitue une noble ambition qui devrait assumer de télescoper violemment la logique mondialiste et son rouleur compresseur.

Anthony Palou, philosophe, conclut : « Une nuit, seul, vous savez ce genre de nuit où le sommeil lentement guette l’aube, j’ai ouvert une boîte de sardines La Belle-Iloise à l’huile d’olive vierge et au citron, et me suis servi un verre de muscadet, et ce fut sans doute le meilleur repas de ma vie. A ta santé, René ! J’espère que tu frétilles encore, que tu nages parmi les nuages dans ce ciel gris-bleu ardoise breton. Puis j’ai pensé à ce médiocre poème que j’avais écrit, lorsque j’avais seize ou dix-sept ans. Je l’avais titré : « Chez Personne ». Sans savoir que ce petit bistrot existerait un jour. »


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