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La “folie” Grothendieck

La “folie” Grothendieck

Par  

Fou ou sage le génie qui se refuse à vivre comme vivent les hommes : de compromissions et d'accommodements ?

Juste le père qui rêve de voir la médiocrité de ses fils se muer en carrière et la fadeur de ses filles en modèles d’élégance et de grâce ? Essentiel, le vulgarisateur qui s’improvise, tour à tour, selon l’occasion, théologien, philosophe ou prophète ? Digne d’être lu et admiré, le pisseur de copie qui rêve de parvenir au sommet du mât de cocagne dans un monde où manquent les vrais lecteurs et prosateur se fait poète, romancier ; dramaturge, cinéaste, vidéaste ou documentariste ̶− qu’importe le flacon pourvu que naissent les hourrahs ? Sage encore celui qui, sous les masques de l’hommage ou de l’outrage, dissimule mal sa seule rage de réussir ? Sans doute est-il moins nauséeux de cautionner la médiocrité générale en ajoutant quelques miettes de sucre et de fiel au gâteau que d’accepter aucun financement de l’armée d’aucun institut de recherche, mais le geste diffère-t-il en son essence ?

En l’an de grâce ou de disgrâce 1968, à l’IHES ( Institut des Hautes Études Scientifiques ) de Bures-sur-Yvette, un incident survint auquel nul ne prêta attention. Alexander Grothendieck, dit Alexandre, apatride, né à Berlin en 1928, se vit par ses étudiants en lutte désigné mandarin. Lui ? Chef ? Manitou ? Notable ? Lui, qui en 1967, avait passé trois semaines au Vietnam à protester aux côtés de ses confrères, refusé de se rendre à Moscou mère es Épurations recevoir la médaille Fields, et qui − la légende l’affirme − offrit ce vil joujou au gouvernement nord-vietnamien, un collabo ?

En un jour, grâce ou la disgrâce d’un mot, d’une nomination, le processus qui allait convertir l’enfant de Berlin en fou de Lasserre, le mathématicien le plus singulier de sa génération en clochard céleste et l’homme qui venait d’ailleurs en Séparé, se mit en marche.

Grothendieck ?

Comme chaque homme ici-bas, fils de sa biographie augmentée d’une pincée de génie. Grothendieck, 40 ans, avait jusque-là dévoré chaque seconde de vie, sans encore se livrer au salutaire autant que dangereux exercice de réflexion, propre − nul ne l’ignore − à la vieillesse.

Sa biographie ? L’exacte résultante de la tragédie européenne, un parangon parmi d’autres du ravage sans retour que pour l’Humanité, aura constitué l’éperdue quête d’un avenir libéré des dieux, des césars et des tribuns.

Tout pour lui, commence en 1905, quand son père Alexander − dit Sacha − Shapiro, puis Alexander Tanaroff, fils de rabbin, se voit condamné à mort par la justice du Tzar − un oxymore − pour sa participation à la première révolution. Peine commuée, il n’est encore âgé que de quinze ou seize ans, à la prison à vie. Il y demeurera jusqu’en 1917, en sortira infirme. Blessé lors d’une tentative d’évasion, il ne devra la vie qu’à une amputation du bras gauche. En 1917, l’homme libre rejoint les rangs de Makhno et de ses camarades, avant, toujours dans le camp des perdants magnifiques, de souffrir, aux côtés des derniers survivants du POUM, la passion de la retirada et de s’installer, juif, à Paris, ville lumière, patrie de Hugo, Zola et Proudhon, bons apôtres des Libertés et néanmoins antisèmes !

Entre temps, il avait séjourné à Berlin, y avait rencontré, en 1922, Hanka Grothendieck, une fille de la bourgeoisie protestante en rupture de ban. Se rêvait comédienne, écrivain. Survivra comme toujours les immigrés, de basses besognes, d’amours vagabondes et tarifées, laissera, telle mère/tel fils, une autobio de plus de deux mille pages1. Ces deux- là se plurent, s’aimèrent. Alexander naquit le 28 mars 1928, heureux enfant d’un couple libre qui ignorait contraintes et châtiments jusqu’à l’année 1933 de mémoire maudite où Sacha quitta l’Allemagne et où Hanka le suivit, abandonnant son bel enfant sauvage, aux bons soins d’un couple de pasteurs. De braves et bons gens mais se voir, en jour, séparé de ses parents, passer d’un univers à l’autre, l’épreuve dut être conséquente. En 1939, peu certains de pouvoir protéger un enfant de dix ans proclamé ennemi du Reich et menace pour la pureté du sang aryen, ses tuteurs le rendirent aux siens : à son destin de petit-fils de rabbin, originaire de Novozybkov quelque part en Ukraine bientôt nazifiée, à quelques encablures de Tchernobyl. L'Histoire, toujours, se rappelle aux intelligents qui ne sont nés nulle part, particulièrement les juifs. Alexander monte seul absolument dans le train de Paris. Sacha − encore quelques mois de bonheur − le cueille à l’arrivée, Hanka réside dans le Sud de la France où elle exerce la noble tâche de femme de peine. Sacha, photographe de rue ignore encore vivre ses derniers instants d’homme libre et de badaud.

17 juin 1940, soulagement général, la guerre est finie. Pas pour tout le monde.

Sacha − résident étranger − est interné au camp du Vernet en Ariège, Alexandre et Hanka − membres de la Cinquième colonne − en Lozère, au camp de Rieucros. Jusqu’à la lie, Sacha, le citoyen du monde, le camarade boira la coupe : Le Vernet, La Noé, Drancy, Auschwitz-Birkenau où il arrive le 4 août 1942, sans doute, manchot de cinquante ans, épuisé de combats et de mauvais traitements, sera-t-il gazé à l’arrivée.

Pour Alexandre une nouvelle vie commence.

À Rieucros, les enfants sont autorisés à se rendre à l’école, mal chaussés, par tous les temps en rude pays cévenol, mais il est scolarisé et ensuite, grâce rendues à la CIMADE de ce temps-là, on l’exfiltre au Chambon-sur-Lignon où, sous la douce tutelle du pasteur Trocmé et de son épouse, les refusants du Vivarais accueillent plus de cinq mille enfants juifs aussi, une autre histoire “l’école des prophètes” où sous houlette d’André Chouraqui, Jules Isaac, Jacob Gordin, Léon Poliakov, Georges Lévitte, Georges Vajda… et quelques autres perpétuent le judaïsme, non pas fait religieux mais science humaine, important les idées de la Haskala et perpétuant la Wissenschaft des Judentums2, avant sa dénaturation dans l'à-peu-près psychanalytico-mystique post 68.

Alexandre est surtout bon en maths. Il joue aux échecs et se plaît à tâter du piano. Il n’a sans doute pas été l’élève de Georges Vajda, nommé pour sa survie professeur de latin et de grec du temps où, sans notes, il compose son premier ouvrage l’Introduction à la pensée juive du moyen-âge3. Dommage.

Mère détruite et fils se retrouvent après la guerre, s’installent à Vendargues dans l'Hérault où deux années en faculté de mathématiques prouvent à ses maîtres son génie mais aussi l’étendue de ses carences : ses futurs alter égo ont fait maths sup et sont passés par Ulm. On l’envoie à Nancy. Là, pour connaître son niveau, ses nouveaux maîtres et futurs collègues lui confient une liste de quatorze problèmes non résolus pour voir s’il parviendra à en résoudre au moins un. En quelques mois, il résout les quatorze.

De 1950 à 1968, Alexandre rejoint la cohorte des hommes ordinaires à un bémol près. Brillant thésard, il obtient un poste au CNRS mais ne peut briguer aucun poste de professeur sans avoir fait son service militaire. Pacifiste, il s’y refuse. Longtemps il restera − son libre choix − apatride et à défaut de trouver aucune place officielle, vagabondera d’une université l’autre (USA, Brésil ) avant d’être accueilli par le nouvel IHES. Son intérêt le pousse vers la géométrie algébrique, la mise en topographie de l’univers le plus abstrait qui se puisse.

Après 68, temps venu du sabotage ou accession à la raison ?

La question des applications militaires de la recherche mathématique l’obsède… Folie que d’inciter ses collègues à refuser toute participation de l’armée au financement de leur institut ? Selon la loi des hommes sans doute mais selon celle de Dieu ? Il sera l'un des premiers à déclarer la planète en péril par la faute de L’homme. Avec deux de ses confrères, Claude Chevalley et Pierre Samuel, le séparé fonde le mouvement écologiste radical Vivre et pose à son auditoire la question qui fâche : « À quoi sert socialement la science ? » La solution passe par un changement de civilisation, répond celui qui vient de passer trois semaines au Viêt Nam où la science tue des milliers d’êtres humains.

Il démissionne de l’Institut de Recherche pour 5% de financement de l’armée, se fait virer du Collège de France pour avoir transformé sa chaire d’invité en tribune et s’en retourne à Montpellier enseigner les maths et à partager − au sens propre − le pain de l’amitié avec ses étudiants.

Âge de la retraite sonné, il disside. Se sépare de sa dernière compagne, déserte son dernier domicile officiel et va rejoindre la cohorte des loosers magnifiques qui depuis 68 hantent l’Asie du Sud-Est, la Californie, Zabriskie Point et le Sud de la France. Ce sera − un hasard ? − à quelques encablures du camp du Vernet qu’il choisit de s’exiler, sans donner à quiconque nouvelles ni adresse. Les premières années, il reçoit et dialogue encore avec les valeureux qui, à force de patience, arrivent jusqu’à lui, avant d’entrer dans la région du plus profond silence. Un mois avant sa disparition, cérémonie des adieux, il convie ses enfants de différents lits, à un premier et ultime déjeuner dominical, entame un jeûne dont il ne se remettra pas et découvert, inanimé, par son voisin, meurt comme meurent les hommes à l’hôpital de Saint-Girons, épuisé. À son tour, gazé à l’arrivée.

Sage ou fou, saint et témoin d’un siècle auguré le 22 avril 1915, à Ypres-qui-êtes en Belgique. Derrière l’attaque au gaz moutarde qui intoxiquera durablement quinze mille poilus et en tuera plus d’un millier, Fritz Haber, un chimiste qui se verra décerner le prix Nobel pour son travail sur la synthèse de l'ammoniaque, en 1918.

Quoique fils d’un mort au nom de la race, Grothendieck ne se focalise nullement sur l’usage du Zyklon B, mis au point par Walter Herdt, ancien collaborateur de Haber, se sait seulement l’un de ceux qui, s’il était né en Amérique, se serait vu proposé d’œuvrer au projet Manhattan, ou japonais, de donner la main au projet d’invention du soldat du futur. Au nom de la Science et du progrès humain, se livrer à la vivisection à vif de prisonniers de guerre et de civils, hommes, femmes et enfants, à moins de leur injecter peste, typhus et choléra, les plonger dans des eaux glaciales ou les ébouillanter, un chronomètre à la main, jusqu’à ce que mort s’en suive… Quatre cent quatre-vingt mille victimes, mortes, seules dans des cages, après des semaines de souffrances, livrées à des mains serviles qui surent oublier appartenir elles aussi à l’espèce humaine pour torturer le plus froidement du monde, au nom de la Science, de la Patrie et de l’Honneur, sans colère et sans haine, des milliers d’inconnus, en majorité coréens, chinois, russes, fournis par la très légale police militaire. L'expansion de l’empire du Soleil vit la création de semblables unités : 1644, à Nankin ; 1855, à Pékin ; 516 à Qiqihar ; 8604 à Canton enfin à Singapour, l’unité 9420.

Le moyen de poursuivre ses recherches dans un semblable monde ?

Vingt-six ans durant, Ermite et nouveau Faust qui se refuse à jouer les apprentis sorciers, Grothendieck va écrire, non son histoire mais celle d’un Européen né en 1928. Au seuil des années 80 ( il mourra en 2014 ) il confie à un de ses derniers proches un tapuscrit de mille-cinq-cent pages, en quatre parties qui, se verront après sa mort (en 2022) rassemblées sous le titre de Récoltes et semailles, réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien, un itinéraire spirituel, selon son éditeur :

« une tresse littéraire où s’entremêlent plusieurs récits, un voyage à la découverte d’un passé ; une méditation sur l’existence ; un tableau de mœurs d'un milieu et d’une époque ( ou le tableau du glissement insidieux et implacable d’une époque à une autre… ) ; une enquête quasiment policière par moments, et en d’autres frisant le roman de cape et d’épée dans les bas-fonds de la megalopolis mathématique… ); une vaste divagation mathématique ( qui en sèmera plus d’un ) ; une psychologie de la découverte et de la création ; un réquisitoire ( impitoyable, comme il se doit… ) , voire un règlement de comptes dans “le beau monde mathématique” ( et sans faire de cadeaux…) »

 Selon moi, la méditation d’un nouveau Job sur son fumier. Le moyen d’imputer au dieu inconnu et inconnaissable créateur du monde le mal ? Et pourtant, sans être le moins du monde gnostique, force demeure de constater sa virulence et son étendue. Aussi du même cœur qu’il a dessiné la topographie des nombres, Grothendieck s’évertue à saisir le principe directeur, l’agent porteur du mal.

Si chacun des postulants à toute haute et vaine gloire se livrait à semblable effort anthume : témoignait de l’écart insécable entre la splendeur de la création, la chance inouïe d’être, pur accident, venu et la vilenie commune, la face du monde peut-être en serait changée ? La chère vieille Planète, si parfaite en son essence, ne s’avère-t-elle pas, aussi lumineuse et belle que d’avoir été - responsabilité illimitée - transformée par nos actes et nos paroles…

 

  1. Les non-germanistes liront avec profit le superbe roman qu’a tiré le mathématicien Pierre Lochak et de sa rencontre avec le fi ls et de la lecture du tapuscrit de Hanka, humblement titré Ein Frau : https://webusers.imj-prg.fr/~pierre.lochak/textes/schurik.pdf
  2. Science du judaïsme, fondée à Berlin en 1819 qui intègre une approche historique et scientifi que dans l’étude du judaïsme. Cette approche doit permettre la connaissance et la compréhension des valeurs juives aux non-juifs. Elle vise à adapter les Juifs à la société allemande, en inscrivant leur histoire dans le cadre plus vaste de l’histoire allemande et européenne.
  3. Vrin, 1947, dans la collection d’Etienne Gilson.

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