Des résistants en peau de lapin
Monde Mauvaise Nouvelle https://www.mauvaisenouvelle.fr 600 300 https://www.mauvaisenouvelle.fr/img/logo.png
Des résistants en peau de lapin
Chronique d'une servitude volontaire
Il est un spectacle dont la France, ce pays qui se croit immunisé contre les ironies de l'Histoire par la seule grâce de son patrimoine, ne se lasse décidément pas : celui de ses élites lettrées s'extasiant sur leur propre courage tandis qu'elles dînent à la table du maître. L'affaire Grasset, qui a vu Olivier Nora poussé vers la sortie après vingt-six ans à la tête de la maison de la rue des Saints-Pères, n'aura été qu'un énième révélateur de cette schizophrénie nationale dont nous avons fait, faute de mieux, une forme de génie.
Récapitulons, puisque l'amnésie est la principale industrie de notre temps. Vincent Bolloré, dont la fortune avoisine les dix milliards de dollars, a méthodiquement bâti, depuis une décennie, un empire médiatico-éditorial dont l'objet déclaré – il ne s'en cache plus, et c'est bien là ce qui devrait achever de dessiller les yeux des dormeurs – consiste à mener ce qu'il appelle pudiquement un « combat civilisationnel ». Traduction à l'usage des distraits : amener l'extrême droite au pouvoir et imposer son idéologie réactionnaire. Hachette, Fayard, Grasset, Hatier, Dunod, Foucher, Lelivrescolaire.fr – la liste des conquêtes ressemble à un inventaire à la Prévert, à ceci près que les surréalistes n'y auraient vu, eux, qu'un cauchemar bourgeois.
Le plus saisissant n'est pourtant pas la mainmise elle-même, conduite avec cette patience d'araignée qui caractérise les grands prédateurs financiers. Le plus saisissant, c'est le ballet des consciences soudain ulcérées qui, au lendemain de l'éviction de Nora, ont découvert avec une stupeur de pucelle qu'elles cohabitaient depuis des années avec un Léviathan. Les voilà donc, ces auteurs progressistes, ces signataires de tribunes vibrantes, ces pourfendeurs patentés de l'oligarchie, qui s'avisent en avril 2026 que leurs droits d'auteur sont versés par les caisses d'un homme dont ils dénoncent publiquement les ambitions. Le collectif Désarmer Bolloré les a poliment invités à « déserter » : qu'on me permette de pronostiquer une fuite des plus modérées.
Car la grande nouveauté de notre époque, c'est cet héroïsme à crédit, cette résistance d'opérette qui consiste à dénoncer le pouvoir dont on émarge. On sermonne le milliardaire breton dans les colonnes de Libération le lundi, on signe son contrat chez Fayard le mardi, et l'on se persuade, le mercredi venu, que l'on a sauvé la République. L'écrivain Sorj Chalandon, sommé de s'expliquer, eut cette formule admirable, presque pirandellienne : « Mon patron s'appelle Olivier Nora et non Vincent Bolloré. » Magnifique division du travail métaphysique, qui veut que l'on puisse toucher l'argent sans toucher la main qui le verse, et qui rappelle, en moins drôle, les casuistes que fustigeait Pascal.
Cependant, pendant que la rentrée littéraire produit ses indignations rituelles et ses dîners de protestation arrosés de chablis, Bolloré, lui, ne perd pas son temps en états d'âme. Il vient d'imposer le calendrier de parution du prochain Boualem Sansal contre l'avis du dirigeant de Grasset, en rappelant urbi et orbi que « la majorité décide in fine », formule digne d'un manuel d'éducation civique rédigé par Carl Schmitt. Les manuels scolaires, parlons-en : il en détient désormais la majorité, de la maternelle à l'université. Songez à ce que cela signifie. La génération qui apprendra demain l'histoire de France, la littérature, l'esprit critique, l'apprendra dans des ouvrages dont la « ligne éditoriale », pour reprendre le vocabulaire feutré des spécialistes, sera scrutée par les services d'un homme qui considère le pluralisme comme une faiblesse à corriger.
Faut-il, dès lors, s'étonner que les vraies résistances se trouvent ailleurs ? Plus de cent soixante-dix maisons d'édition indépendantes ont signé un texte rappelant, non sans mélancolie, qu'elles tiraient la sonnette d'alarme depuis dix ans, dans l'indifférence générale d'un milieu trop occupé à se congratuler dans les salons. Elles ont eu, elles, le courage discret de la cohérence : celui de ne pas confondre la posture avec l'acte, ni le frisson moral avec l'engagement véritable. C'est peu, sans doute, face à la puissance du capital. C'est tout, en vérité, quand on songe à ce qui nous reste.
Reste enfin cette interrogation, presque métaphysique, sur la nature de notre époque : à quel moment précis la bourgeoisie intellectuelle française a-t-elle décidé que l'on pouvait être à la fois Antigone et Créon, le rebelle et le percepteur, le contempteur du capital et son obligé ? La réponse, je le crains, tient en un mot : toujours. Il n'y a pas de chute, seulement une longue et lente confirmation. Et Vincent Bolloré, qui n'est ni un sot ni un sentimental, l'a parfaitement compris : on n'a jamais besoin d'acheter les âmes lorsqu'il suffit de louer les corps.



