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Debray définit le nouveau pouvoir

Debray définit le nouveau pouvoir

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Après le passionnant Civilisation que nous avions commenté pour Mauvaise Nouvelle et qui évoquait l’enchaînement dans l’histoire de la romanité, de la chrétienté puis de l’américanité, Régis Debray, de nouveau campé au sommet du brio, livre un petit opuscule intitulé Le nouveau pouvoir. Il s’agit d’expliciter finement en recourant aux images, métaphores et autres géniales comparaisons, ce qui caractérise le pouvoir d’aujourd’hui incarné à la fois par l’astre jupitérien Emmanuel Macron et par tous les affidés de la réussite. « Nos valeurs changent avec nos outils et le numérique a un effet darwinien sur la classe dirigeante – la survie du plus apte. » Debray décrit la upper class, installée au firmament de la mondialisation triomphante, « microcosme du cru qui est l’exposant local d’un macrocosme planétaire issu de la e-économie », ainsi que l’inversion des valeurs qui s’opère et essaime : « substitution du transversal au vertical, du réseau au camp, de la connexion à l’affiliation, et de la marque (commerciale) à l’étiquette idéologique ». Et pour le plaisir : « L’ancien amateur devient le professionnel et vice-Versailles. »

Aux yeux de la nouvelle classe dirigeante, la société civile qui la compose désormais en partie ne peut pas mentir (c’est le nouveau slogan marketing) et cela sonne, comme jadis pour la terre, « propre, dynamique et prestigieux ». C’est donc fort logiquement qu’elle est partie constituante de ce nouveau pouvoir, qu’elle se pare d’une virginité qui vaut brevet de rupture et de renouvellement. Sa créativité entreprenante, ou entrepreneuriale, « fait fi des gagne-petit du terroir. » Génération des wonder boys et girls qui ne sont pas en proie au désenchantement du monde, elle s’est donnée « ses du Guesclin et ses Bayard, ses Pasteur et ses Victor Hugo, ses Guevara et ses Mandela. Ces Perceval, ces chevaliers vermeils s’appellent Bill Gates, Steve Jobs, le fondateur d’Apple, Mark Zuckerberg, celui de Facebook et leurs collègues. Ne voir dans ces messies du high-tech que des marchands du temple montés en graine, serait idiot, quoique consolateur (cela va souvent ensemble). Ces philanthropes dorés sur tranche ne font rien moins qu’assumer le salut futur de l’humanité, conçu aux normes du présent. »

On entend encore l’écho récent du premier magistrat de l’Etat français rêvant tout haut d’une jeunesse aspirant à devenir milliardaire… Debray veut de l’autorité pour le bon gouvernement de la cité et un halo de mystère et de prestige entourant le premier personnage du pays. C’est la condition indispensable d’une légitimité s’appuyant sur l’admiration, le respect, voire la vénération par le plus grand nombre de ce personnage à part. Notre auteur sait bien que la vogue, voire la vague, du néo-protestantisme qui saisit le France provient d’outre atlantique où nos président et premier ministre puisent leur inspiration de young leaders issus de la French American Foundation. Ainsi ne sommes-nous plus catho-laïques mais bien néo-protestants. Le client est roi et non plus Dieu. L’on nous exhorte à longueur de journaux de 20 heures à devenir de bons scandinaves hygiénistes, à tout le moins d’épouser le mode de vie anglo-saxon qui nous est pourtant culturellement si étranger.

Mais nous fûmes bien, jadis, un grand pays, nanti d’une culture chrétienne immémoriale : « Au commencement fut le péché originel, donc un vif sentiment de culpabilité. Avec l’angoisse du salut, et une terrible incertitude sur les moyens d’y parvenir. Sur foi de quoi vînt Augustin, évêque d’Hippone (354-430), l’auteur des Confessions. Contre les manichéens, il pose la responsabilité du sujet, comme agent capable de remonter le courant et de gagner la partie, tout empêché qu’il soit de faire le bien pour la raison que signale Paul, en Galates 5, 17 : « La chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair, si bien que vous ne faites pas ce que vous voudriez. » Il faut donc ajouter la Grâce à la bonne volonté, mais, malgré son expulsion du paradis, chaque pécheur peut discerner le Bien grâce à l’esprit que Dieu a mis en lui. » La France, où s’inaugure un nouveau lieu de culte évangélique tous les dix jours, est une « fille aînée de l’Eglise catholique, apostolique et romaine qui doit mettre les bouchées doubles pour garder son ranking dans le benchmarking des confessions en concurrence. »

Pour définir encore le nouveau pouvoir, Régis Debray évoque cet art du compromis, austère et précaire, véritable principe de précaution « en ce qu’il fait humblement son deuil et de l’idée de totalité et de toute transcendance, soit les deux dimensions manquantes d’une période d’émiettement. » Il conclut d’une fine pointe son analyse : « Nous risquons de ne plus faire peuple et de ne pas réussir le pari mystérieux du e pluribus unum. D’aboutir à un vivre ensemble sans rien qui dépasse. Soit la politique dépolitisée, la société sans Etat, sinon comme une sorte de plateforme numérique. Nous vivons l’un de ces moments où l’on peut, sans coup férir, confondre le point sublime avec un point de croissance et glisser sous le tapis les trois contraintes d’organisation d’un rassemblement durable, qui n’en font à la fin qu’une : l’irrationnel du point de fuite, la frontière et l’altercation. »


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