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La France se nourrit de révolutions

La France se nourrit de révolutions

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A l’heure où les « gilets jaunes » ébranlent les certitudes des élites politiques françaises, des habitants aisés et repus des grandes métropoles ainsi que des vainqueurs de la mondialisation, il est intéressant de se pencher sur Une histoire des Révolutions en France publiée en juin 2018 par l’historien Gaël Nofri. Les manifestants, considérés par le président de la République et ses affidés du gouvernement, au choix ou tout à la fois, comme des beaufs, des ploucs, des ringards, des contestataires trop blancs et fascisants, pourraient bien poser, en ces jours bruyants, le premier acte d’une révolution. Ils n’acceptent définitivement pas la société qu’on leur impose à coups d’idéologies, de mensonges et d’arrogantes postures. Libéralisme démentiel, confrontation du pays à la concurrence sauvage, renoncement à la souveraineté de la France, multiculturalisme, préférence de l’Autre, immigration folle, abandon des frontières et de toute forme de sécurité, PMA, GPA, eugénisme, marchandisation de l’être humain, règne de la superficialité et de la cupidité : tout cela, et à raison, ils le détestent. Ils ne peuvent à bon droit tolérer d’être méprisés par la Macronie et taxés de « ceux qui ne sont rien » par opposition aux « premiers de cordée » (dans l’esprit présidentiel : les milliardaires, faiseurs d’argent, start-uppers), de « gaulois réfractaires » appartenant au camp des « nationalistes » qu’il faut combattre, d’irréductibles récalcitrants au nouveau monde de la « start-up nation » (encore !), de rebelles bénéficiant d’aides sociales coûtant « un pognon de dingue », d’indociles vieux résidus attachés au passé et à la « culture du village » plutôt qu’à la « bienfaisante » mobilité. Ils sont bel et bien l’anti-Macronie. Ils sont La Vraie France. Ils se réveillent et l’on n’a jamais, au grand jamais, rien fait dans l’histoire de France sans le peuple, et encore moins contre le peuple. L’aveuglement des politiques et leur indifférence à l’égard de cette immense souffrance ne pourront pas durer bien longtemps face aux soulèvements du pays qui vont, par vagues successives, frapper crescendo les carreaux des palais du pouvoir.

Que nous dit Nofri des révolutions en France ? Il cite en préambule la grande philosophe Simone Weil dans Oppression et liberté : « On pense aujourd’hui à la révolution, non comme à une solution des problèmes posés par l’actualité, mais comme à un miracle dispensant de résoudre les problèmes. » Affirmer que la France se nourrit de révolutions est un euphémisme tant sa longue histoire est jalonnée de ces soubresauts plus ou moins violents : « La révolution appartient au patrimoine français aussi sûrement que le château de Chambord, les arènes de Nîmes, l’abbaye du Mont-Saint-Michel et la gastronomie lyonnaise. Si la France n’a pas inventé le phénomène révolutionnaire, elle est sans doute le pays qui, jusqu’au bolchevisme russe et au maoïsme chinois, l’a fait vivre avec le plus d’ardeur et de constance. » L’auteur nous enseigne que pour passer à la postérité, une révolution, quel que soit son degré d’intensité et sa durée, doit rencontrer le succès. Malheur aux vaincus : « Si 1789, 1830 et 1848 accèdent à la reconnaissance, il n’en va pas de même pour l’insurrection de 1832, la révolte des Canuts de 1834 ou même l’insurrection parisienne de 1871, que l’on qualifiera plus volontiers de Commune que de révolution. » Mesurer à ses débuts la dimension exacte d’un soulèvement n’est pas toujours chose aisée. En 1789, le dialogue entre Louis XVI et le duc de La Rochefoucauld atteste cette difficulté d’appréciation : « - C’est une révolte ? - Non sire, c’est une révolution. »

L’épisode contemporain de contestation des « gilets jaunes », aux motifs économiques et politiques, fait suite à de nombreux mouvements de révolte paysanne dans l’histoire : la Grande Jacquerie de 1358, les Croquants de 1624 à 1643 ou les Nu-pieds de 1639. Ce n’est cependant pas exclusivement du côté des paysans que l’on trouve trace des rébellions les plus virulentes. L’histoire fourmille de ces révoltes des vassaux du roi qui tirent profit de la faiblesse du pouvoir : « Citons les révoltes entreprises en 1226, au sacre de Louis IX, ou plus anciennes et plus porteuses de conséquences, celles de 922 à 923, aboutissant à la déposition de Charles le Simple. »

L’Etat est en France une construction progressive où travail d’unification et travail d’affirmation du pouvoir royal se réalisent pleinement au XIIIème siècle à partir du règne de Philippe Le Bel. Il ne saurait y avoir de révolution sans Etat, « C’est donc avec la naissance de l’Etat qu’il faut chercher la naissance du phénomène révolutionnaire » qui remet en cause l’ordre existant et ambitionne de le remplacer par un nouveau. Malgré la récurrence des crises, on ne peut parler de fatalité de celles-ci mais plutôt d’impossibilité du pouvoir à se transformer par lui-même : « Devant l’impasse que représente l’ordre établi face au besoin des institutions de s’adapter, la révolution se transforme dès lors, dans l’esprit public, en impérieuse nécessité. »

Autres marqueurs clés à bien considérer : la révolution est le plus souvent d’essence populaire, elle trouve dans le peuple « ses bras et son âme ». Elle a ensuite pour point de départ une ville fortement peuplée (le plus souvent Paris) lui assurant la masse des mécontents auxquels s’agrègent les désœuvrés capables de grossir les rangs de l’insurrection. Enfin, « la recherche d’un âge d’or » en est le moteur principal : « Selon les périodes, celui-ci peut être la monarchie de Saint Louis, le règne de Charles V, ou encore, très présent chez les réformateurs du XVIIIème siècle, la monarchie idéalisée comme "démocratique" des Carolingiens. » Concernant le retour espéré à un âge d’or, Nofri nuance son propos en arguant que notre société est passée des classiques aux modernes lorsque les révolutionnaires ont commencé à penser l’avenir comme quelque chose à construire ex-nihilo. L’obsession de l’aggiornamento est totale en 1789. Elle trace encore son sillon, deux siècles plus tard, dans la façon dont nos quotidiens se construisent à partir du principe de l’immédiateté et du culte du « présentisme ». Trouvant leur fondement philosophique chez les Lumières, les logiques de rupture permanente, les actions disruptives, ainsi que la dévalorisation du passé tenu pour encombrant voire inutile, animent nos sociétés modernes. Celles-ci versent alors dans une forme d’hystérie due à l’instabilité et à la terrible cacophonie ainsi engendrées. La boussole s’affole pour elles et n’indique plus de cap clair.

En ces temps troublés où l’on peut se demander si l’asile ne serait pas un lieu plus heureux et serein, il faut préciser un point important. La référence absurde de nos dirigeants politiques, maintes fois réitérée, au « spectre des années 30 », pour qualifier l’action des « gilets jaunes » par exemple, est une ineptie historique. C’est également un grave déni de réalité, nous l’avons dit, face aux légitimes demandes des grandes perdantes de la mondialisation que sont les classes moyennes. Gaël Nofri offre un éclairage utile à cet épisode de notre histoire. Le 6 février 1934, un mouvement tourné contre le parlementarisme de la IIIème République se généralise. La triple crise économique, politique et morale, voit des obédiences disparates, de gauche et de droite, contester le système en place, sa pratique du pouvoir mais aussi ses valeurs. Des patriotes, parmi lesquels d’anciens combattants de la Grande Guerre estimant avoir un droit de regard sur le devenir du pays qu’ils ont défendu, prônent un retour à l’ordre, la lutte contre la corruption, et la mise en place d’un régime stable et plus autoritaire. « Ni l’Action Française ni Maurras, qui n’a pas pris part directement aux coups de force du 6 février, ni La Rocque, qui a refusé de marcher sur l’Assemblée, n’ont tenté de prendre le pouvoir. » La République n’était donc pas en danger contrairement à ce qu’une certaine mythologie de gauche continue d’affirmer. Soutenir qu’il y a similitude entre les périodes s’apparente à une pratique de reductio ad hitlerum dont usent classiquement les bienpensants contre les conservateurs pour confisquer le débat et annihiler la libre expression…

L’ouvrage, en décrivant méticuleusement les mécanismes qui ont sous-tendu les révolutions de notre histoire, offre une matière à penser pour aujourd'hui. La propension française à la contestation, l’esprit gaulois qui fait gloser nombre de politiques dédaigneux, sont deux traits essentiels génétiquement ancrés dans notre identité. Vouloir les ignorer ou les sous-estimer est une erreur coupable et ouvre le champ à des lendemains plus qu’incertains.


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