Jünger
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Jünger
Je possède un avantage pour approcher Jünger : je lui arrive vierge de tout appareil exégétique le concernant. Je n’ai pas lu les savantes expertises d’un Julien Hervier ou d’un François L’Yvonnet. Je n’ai lu que Jünger lui-même. C’est donc à travers le prisme de ma seule sensibilité, laquelle ne saurait se défaire d’une vieille obsession analytique, que j’entreprends aujourd’hui la filature de celui que je qualifiai en son temps de « fils de Protée », ce qu’il ne fut en aucun cas. Le jeune fugueur qui s’engage dans la Légion étrangère ne se tient pas au seuil d’une aventure protéenne mais prométhéenne. Sa fugue elle-même - alors qu’il n’a pas même vingt ans - reste un moment faustien de son existence quand on sait le motif qui l’a initiée : connaître l’expérience existentielle cardinale dont le suc ne se récolte qu’aux lisières du vivre, sur-vivre, en quelque sorte, hisser son existence à hauteur de destin. Jünger abrite déjà sous les palpitations de sa jeune chair la tension nourricière des pôles. Il est déjà l’hôte de leur dualité fertile. Il n’est pas « ici » plutôt que « là » : il est à la fois ici et là, empruntant au minéral royal la somme de ses facettes et son glacial éclat. Croire qu’entre Orages d’acier et Eumeswil le temps aura œuvré à l’abolition des piliers doctrinaires du soldat Jünger serait une erreur. Le vieil homme affable qui répond aux questions de Bernard Pivot avec une parcimonie dans le propos, répond depuis le « terrier » de l’Anarque.
L’esprit vaste de Jünger ne visa jamais que l’au-delà des confins, le prédestinant à n’honorer que les lois prescrites par les puissances occultes de la nature, les seules à détenir les clés d’un ordre supérieur. Il n’en obéit pas moins aux ordres venus d’en bas, autrement dit d’une instance profane qui, une première fois, enrôla ses forces vives dans le grand risque et, une seconde, ne réquisitionna que le fretin de quelques aptitudes bureaucratiques. Mais engagé ou dégagé, le soldat et le major entendirent toujours l’appel d’un autre clairon.
Si Jünger fut bien cet arpenteur de l'invisible, ce collecteur de signes dont l’œuvre se révèle aujourd’hui encore la dépositaire explosive, il fut d’abord celui qui se devait de connaître l’épreuve liminaire du feu. L’avènement de l’expérience intérieure n’aurait pu se dispenser de ce franchissement nécessaire. Jünger apprendra à lire dans le sang avant de tenter d’intercepter l’indicible par la voie des encres. Porté par un lyrisme qui concourt à sublimer une forme d’hubris guerrière, un verbe nous parviendra dans l’après d’une guerre dont l’auteur éprouva dans sa chair l’abjecte organicité : de la pestilence des charniers à l’épandage fumant des tripes dégorgeant des chairs éventrées… des carnes déliquescentes, où il trempa la semelle, au ballet enragé des mouches… Jünger raconte d’abord ce que ses yeux ont vu. Plus que dans Orages d’acier son Combat comme expérience intérieure développe une langue sensorielle, un style cinglant comme un tir de mitraille et un verbe incandescent qui paraît vouloir calciner jusqu’à son carcan étymologique tant le réel aspire au plus que parfait de sa restitution.
Il reste toutefois impossible d’évoquer l’auteur des Falaises de marbre en faisant l’économie de la question de l’ambiguïté, laquelle arrive tôt ou tard. Mais s’il est bien une ambiguïté à interroger, ce n’est pas tant celle de Jünger - qui reste à démontrer - que celle d’un lectorat dont je participe. Aimer Jünger, le dire, voire le confesser, c’est d’abord endosser un dogma dont les propositions auront fixé dans le brasier des premières lignes une mystique du combat et une éthique de la transgression qui renvoie le bien et le mal dans le jardin d’enfants des démocraties. C’est aussi abandonner son estime - ou sa trouble fascination - aux bons soins d’un relativisme confortable, lequel permet de pénétrer parfois dans le temple des compromissions les yeux fermés. Dans cette logique, aimer Jünger c'est survoler ou gracier un silence qui infuse à la fois l’engagement de l’officier et celui de l’écrivain, non pas celui des Chasses subtiles mais celui qui, recourant aux translucidités des métaphores, s’abstint de nommer le Maître qu’il servit mais dont il inculpa l’évasive figure entre les brumes dorées des falaises de marbre.
Mais peut-être qu’aimer Jünger, c’est avant tout choisir de l’aimer. Et quand les mots du grand George Steiner viennent à notre rencontre - Derrière sa voiture d’état-major arrivaient tout droit de Varsovie les camions de la Gestapo et les troupes d’élite. Jünger ne mentionne pas ces aspects désagréables. Il parle de jardins - c’est attendre qu’ils passent et emportent avec eux notre furtif embarras. C’est que les jardins furent aussi ceux du Luxembourg… Or quand l’Histoire s’acquitte de la tragique pesée des morts, il conviendrait à ceux qui la font de se déprendre de toute « ubiquité posturale ».
À moins de changer de focale, de quitter la loupe pour la longue vue comme l’exige la lecture de Der Kampf als inneres Erlebnis. Dès lors apparaît la ligne rouge du primitif, le surgissement de la bête, divinité trônant au-dessus des armées… Car dans cet opus qui prend feu à la lecture, Jünger élabore bel et bien une théologie du guerrier et sanctifie le face-à-face avec l’ennemi, ce frère de sang, cet Alter qui comme lui sacrifia au magistère de la cause… Moment cardinal qui arrache le combattant au doublon historique du bien et du mal pour le rendre au suprême d’une extase dionysiaque où vivre égale mourir.
Vu sous l’angle de cet amoralisme radical, il n’y a pas plus d’ubiquité posturale chez le soldat Jünger que chez l’occupant francophile. Seule prévaut l’aristocratique distance d’un homme à l’affût des tressaillements de l’Invisible et qui ne recherche dans l’autre rien de moins que l’envergure, le souffle de l’esprit et le génie du sang loin des convulsions de l’épiderme.
Jünger est bien ce minéral souverain dont on choisit - ou non - de porter à la lumière la profusion des faces. Il fut l’intempérant, le paria des limites, le héros à la croix de fer intronisé par Hermès au royaume des signes, exhumateur des alphabets secrets de la nature, déchiffreur de ses magiques formules, chasseur subtil traquant le coléoptère jusqu’en terres d’Afrique, esprit curieux des philtres ouvrant les portes de l’Inconnaissable… Jünger l’aristocrate définitif, le révolutionnaire conservateur, contempteur précoce de la démocratie… Jünger encore, poète herméneute, styliste incisif, intellectuel racé, Waldgänger pour qui la terre ne fut jamais qu’un palimpseste foulé au pied par le vulgaire mais dont il se fit le savant décrypteur. Astre fixe et non pas météore. Humaniste, en aucun cas. Et pour le reste, j’échoue à le flanquer du noir et du brun dont on fit en son temps les chemises. Le royaume de cet homme des hautes fièvres n’était pas de ce monde.
Quoi qu’il en sera toujours, Jünger demeure ce scandale ontologique dont la fréquentation livresque rend flamme à nos blasons éteints et pourvoie en soufre nos prudentes anarchies…
LA GUERRE COMME EXPERIENCE INTERIEURE
Lire La guerre comme expérience intérieure, c’est non seulement vivre à chaque page un jeu de miroitements épiphaniques entre l’auteur et le lecteur - car tout y est moment, révélation et tout y est clé - mais c’est aussi éprouver dans sa chair la claque des vents forts qui ont sculpté la statuaire d’un Parsifal, héros initiatique enrôlé avec Siegfried dans les fulgurances harmoniques de Richard Wagner. Car il existe évidemment un préalable « atmosphérique » à la naissance de Jünger. Depuis le Sturm und Drang, des pèlerins de l’Absolu rôdent dans les mémoires en revenants coriaces. Hölderlin perdra son combat avec le démon mais l’Übermensch de Nietzsche, lâché dans le crépuscule d’un siècle, cheminera bon train vers les consciences du futur par-delà le bien et le mal. Et - plus insidieusement sans doute - les emphases claironnantes des polyphonies romantiques, dont Anton Bruckner demeure le prince, sacreront l’alliance du solennel et du tragique sous le vieil étendard impérial avant d’insinuer leurs lignes de force dans les mégalomanies architecturales à venir.
Certains ne manqueront pas de relever la coïncidence calendaire qui situe la naissance de Jünger un an à peine avant celle du Wandervogel, ce mouvement de jeunesse dont il partagera le goût pour la forêt, la marche et la montagne. La montagne… ce titan minéral dominant les clochers, cette cathédrale païenne dont la flèche côtoie les nues… Hiératique présence qui lègue à ceux d’en bas sa métaphore polysémique où il arrive que l’immaculé de l’idéal croise le fantasme de l’immaculation. La montagne, il me plaît d’y revenir… Sentinelle intemporelle des grands silences chers aux cœurs aventureux : sa configuration pyramidale, sa verticalité naturelle - ses pics, lieux-dits de tous les graal - tout cela participe d’un culte du grandiose, cet enfant mal aimé de la grandeur. Avant que les orages d’acier ne foudroient le monde, le peintre Caspar David Friedrich abandonnait déjà dans les vapeurs de ses sommets l’allégorie du rêveur soustrait aux turbulences de l’Histoire…
Jünger voit le jour un demi-siècle après qu’un philosophe ait déclaré la mort de Dieu. Ils sont quelques uns à pleurer un ciel désormais inhabité, à rêver au retour d’un Age d’or, à la restauration d’une connivence avec le divin au cœur d’une nouvelle Arcadie. Un rappel à l’ordre métaphysique réquisitionne ceux que les temps obscurs ont échoué à vider de leur « moelle » ontologique. Jünger n’a pas à répondre à l’appel, lui ayant toujours obéi… Mais c’est dans la solitude du rebelle qu’il entend perpétuer son rapport au sacré. La Forêt, celle dont il appelle au recours, s’ouvre loin des mêlées humaines… Elle est ce temple aux vivants piliers où circule à jamais l’écho de confuses paroles, elle est ce sanctuaire de signes qui renvoient leur décrypteur aux lois d’un ordre supérieur. N’honorer que cet ordre. Tel fut le projet supérieur du Waldgänger.
Mais il en va avec Jünger comme avec Rimbaud. A chacun le sien. Le catholicisme auquel se convertit in extrémis ce profanateur des limites ne couronne pas une existence ; il inscrit sa puissance symbolique loin de toute doctrine sociale, dans la grande suite des spiritualités archaïques et des récits cosmogoniques. Mais les uns comme les autres restent enracinés dans la nuit du Mystère immémorial dont Jünger chercha sans fin à sonder les furtives lueurs.
Peut-être y parvint-il quand, dans la fibrillation de l’approche, le signe emprunta à la preuve son aura étincelante… ?



