Verlaine ou les Amours jaunes…
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Verlaine ou les Amours jaunes…
Il y a, sur quelques-unes des photographies qui signent et installent le jeune temps de Verlaine ou celui-ci dans ce temps-là (temporalité forcée et qui le cabre comme une jument jaune, et non pas exactement verte à la Marcel Aymé), il y a sur certains achèvements de son portrait à facettes dans ses années finales, un je-ne-sais-quoi de jauni, d'émouvant et d'orangé étrange, comme une pelure, une écorce, un zeste fournissant non pas une explication du cas de sa mélancolie, mais un ton, un trait, une couleur, et peut-être aux deux bouts de sa vie poétique, une forme d'usure dans le portrait-même, dans l'être qu'il aura été, dans les arrières de la toile et du décor où il se situe, se pose sans repos, s'abrite difficilement. Cette mélancolie teintée ou piquante d'agrume pressé me semble un signe d'urgence et d'évidence, et pourtant le tout est inexplicable dans une forme claire ou limpide.
C'est comme si un pré-impressionnisme s’emparait dès le départ du visage et de la silhouette du Verlaine en jeune poète, de sa fragilité puis de sa masse rompue, celle ultime du Bonhomme Verlaine.
Même épuisé d'absinthe, le jeune mari ivre de 1870-1872 (on pourrait situer aussi, avec moins de portraits visibles cette impression de ma part dès les années 1860, entre 1862 et 1866) est fixé dans une sorte d'étude en jaune. Qui serait le jaune de Naples de nos peintres classiques, ou aussi mélangé avec ce dernier, les déclinaisons de lumière des Impressionnistes. On aura beaucoup trop insisté, il me semble, sur les grisailles et les laideurs de la Belgique, de Londres comme de Paris dès qu'on aura voulu parler de Verlaine. On a oublié le jeune homme mal fixé dans sa famille, adolescent difficile aux élans lumineux, le naïf mais déjà doué rhétoriqueur poétique de quatorze ans (1858), des atours de sa dix-septième années, le poète du lycée (1861). Pour expliquer la dorure naïve, et la future limpidité dorée, pour tenter d'orner avec justice et netteté, d'ajuster la figure et l'allure du Verlaine poète débutant puis poète accompli, il faut partir de l'idée que, justement rien n'est à expliquer, rien n'est explicable de façon pleine, réelle, réaliste, ou satisfaisante.
Il y a une naïveté mouillée et solaire à la fois, chez Verlaine jeune, comme chez le Verlaine presque final des poèmes de son long cycle chrétien. Du païen apparent et passionné autant que doux des vers saturniens au chanteur simple et si bon manipulateur de l'impair dans sa construction poétique et musicale à l'ardeur souple et constante, il y a la même rage ou le même souci, ce me semble, d'étudier, de placer, de faire voir et de donner à éprouver et à ressentir la couleur embarquée avec la lumière, les diverses lumières apparentes ou cachées, réduites ou bien éclatantes et fruitées, qu'on peut trouver aussi chez les Impressionnistes les plus fins, les plus illustres. Chez Verlaine, la musique compte autant que l'image, et sa multiplicité sonore, nuancée, douce ou franche et curieusement brusquée (rarement, dans cette dimension cependant), est d'abord une richesse maîtrisée et si patiemment apprise de la palette poétique complète. La couleur ample ou secrète, souple ou vive de Verlaine au fil des vers est toujours en quête d'une lueur ou d'une forme de lumière. Pas toujours azurée, pas systématiquement céleste (mais nous savons depuis Baudelaire ou quelques-autres devanciers que la boue elle-même a presque charnellement ses dorures, ses teintes orange. La charogne baudelairienne elle-même n'est pas uniquement dans les tons noirs à la Frans Hals ou à la Goya, ou d'autres noirceurs tirées des Espagnes ou de la Flandre plus claire, si chère à Marceline Desbordes-Valmore comme à Balzac) … Chez Verlaine, pas de fresque en jaune ou en vernis, mais dessin hardi, un cadrage plus près du classicisme que du romantisme (un ton, une manière Verlaine plutôt : à audaces colorées certes), un art suivi du trait doré fin et précis, pas excessif ni déformant, une dorure discrète ou vive de détail mais pas d'ensemble. Une finesse arquée, nette, volontaire. Verlaine n'est ni David, ni le poète Delacroix, encore qu'il y ait chez ce dernier au sens pictural plein le même sens de la grisaille, du dessin et des nuances citronnées ou éblouissantes.
Verlaine, décidément… Il y a quelque chose d’éternel, une force friable mais de vivacité en permanence chez lui. Il y a constamment un éclat net, ou un flou jauni et paillé si : surprenant chez Verlaine, une nuance et une ruse des couleurs qui restent du principe de l’action et de la volonté d’un peintre-musicien, d’un bâtisseur et dompteur de la lumière, des ombres et des clartés. On pourrait ne pas hésiter à titrer une vie (pour une sorte discrète d’album à lui dédié) de Verlaine, au final : ainsi, si cela n’était pas déjà pris : ‘Les Amours jaunes’. En ce genre coloré, Verlaine n'est pas seulement chronologiquement un précurseur de Corbière. Quant au reste, il y autant de jaunes et de dorures Verlaine que chez Poussin, Watteau, Fragonard ou Monet. Verlaine ? En peu de mots : un magique papillon jaune ou un croissant frivole et or léger, quoique dès le départ et longuement beurré largement. Chez Verlaine, il y a le dessin, enfin, autant que la couleur. Mais aucune forme interdite, comme l'on dit aujourd'hui, rien d'infranchissable, pas de … ligne jaune. Si Verlaine n'est pas exactement le Louis XIV de notre poésie, il en est bien plus qu'un exemple mal traduit de Ludwig II de Bavière. Verlaine campe bien plus loin et plus haut que l'image de lui que nous donnent à contempler trop d'explorateurs-exploiteurs à la fois des liens Rimbaud-Verlaine. Verlaine et Rimbaud ? Deux prodiges : "Don précieux à l'ultime postérité/ Par une main dont l'art naïf nous est acquis/ Rimbaud ! pax tecum sit, Dominus sit cum te !"… Verlaine, passé par toutes les couleurs, demeure un monarque unique, isolé, à la fois solaire et lunaire, un Janus étrangement ciselé plus qu'une image de satyre.



